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Le cercle (2/2)

  • Photo du rédacteur: Nicolas Lafon
    Nicolas Lafon
  • 22 févr. 2022
  • 17 min de lecture

Dernière mise à jour : 21 mars 2022


II


J’ai préféré attendre la fin de la saison, songeant que la coupure faciliterait les choses. Quand je lui apprends que je le quitte, Benoît reste très calme. Il m’assure qu’il « comprend », convenant que nous nous sommes perdus en cours de route. Un peu de recul nous ferait le plus grand bien, le temps pour chacun de se recentrer, et reconnecter le moment venu. Ça me fait sortir de mes gonds et je précise ma pensée en des termes plus âpres. Lui continue de m’afficher sa mine « compréhensive ». Quand j’ai fini il pose une main sur mon épaule. Je m’en arrache. Sur un ton monocorde il me dit Claire, mon amour tu es en colère, je vois bien ce qui se passe en toi. Pour l’instant je te laisse, garde en tête que je t’aime, et que je ne t’oublie pas. La lassitude m’empêche de répliquer. Il part et c’est tout ce qui compte.

Quand je leur apprends la nouvelle, mes parents sont atterrés. Mon père se referme sur lui-même, le regard sombre. Il s’exile au jardin pour s’occuper de la haie. Ma mère n’hésite pas à me dire mes quatre vérités : mon caractère de chien et mes caprices d’enfant gâtée, l’avenir de solitude que je suis en train de me bâtir et le regret qui me frappera bientôt d’avoir laissé filer un garçon comme Benoît. Même si je m’attendais à une réaction de ce genre, je suis blessée. Je m’en vais en claquant la porte.


Les premiers jours Benoît ne se manifeste pas, puis il se remet à m’écrire. En découvrant le message au matin j’éprouve un vif dégoût. Il veut savoir si j’ai fait le point, si à présent j’y vois plus clair. Il me propose d’aller boire un café pour que nous mettions tout à plat. Je l’envoie chier mais il ne lâche pas le morceau. Il change de stratégie, fait son mea culpa, m’explique en des termes pompeux combien il m’aime. Il veut que nous repartions à zéro, se dit prêt à faire tout ce qu’il faudra. Il clame sa conviction que quelque chose nous lie, ce « feu surnaturel » qui s’exprime chaque fois que nous faisons l’amour. D’après lui je ne peux pas le nier. Je nie. C’est donc que je me voile la face : les élans du corps ne trompent pas. Sur ce point j’abonde en son sens. Et puisqu’il m’entraîne sur le versant sensuel j’en profite pour frapper où les petits garçons sont vulnérables. Je lui apprends que de mon côté le feu s’est éteint il y a un moment, ce qu’il n’a pas pu remarquer étant donné qu’il est du genre à « se regarder baiser ». J’ajoute que cet essoufflement est l’une des raisons pour lesquelles j’ai tenu à me séparer de lui, le sexe m’étant devenu aussi pénible que ses laïus interminables sur le développement de tel ou tel logiciel. Sa réponse est cinglante. Sur un ton sarcastique il met en cause mes propres aptitudes sexuelles, images et mots crus à l’appui. Je sais que j’ai tapé dans le mille. Cela me vaut quelques jours de répit.

Les textos reprennent. Il veut me gâcher mes vacances. À nouveau Benoît change de stratégie. Les reproches fusent, rancuniers et fielleux, ponctués de concessions factices et de doux sobriquets qui me collent des haut-le-cœur. Je le rembarre une dernière fois puis je cesse de répondre. Les messages affluent malgré tout. Je ne les consulte plus et les laisse s’entasser dans ma boîte de réception. Il se met à m’appeler cent fois par jour. Je raccroche à la première sonnerie mais un quart d’heure plus tard mon téléphone se remet à vibrer. Il sature ma messagerie de vocaux que je n’écoute pas. Rien qu’à la vue de son nom sur l’écran j’ai un début de tournis. Lorsque je bloque son numéro il contourne en m’envoyant des emails. Je ne lui ai pourtant jamais donné mon adresse. Je ne veux pas savoir comment il l’a obtenue. Je parcours des forums sans trouver le moyen de faire barrage à ses courriers électroniques. Je les identifie en tant que spams, mais je ne peux m’empêcher de vérifier périodiquement s’il persiste à m’écrire. Ça devient obsessionnel. Il suffirait que je l’ignore, mais la simple idée d’être l’objet de ses pensées, savoir qu’il continue de s’occuper de moi, d’élaborer ses plans et de fantasmer à mon sujet, m’interdit de me sentir tout à fait libre. S’il fait silence durant un jour je me laisse aller à y croire. Mais lorsqu’en cliquant le lendemain je découvre un à cinq courriers non lus émis par Benoît Boniface, je ressens une nausée physique, un peu comme un mal des transports, et l’impression mal définie d’un rétrécissement du champ de vision. En supprimant les mails je m’efforce de ne pas en déchiffrer les objets, mais c’est d’autant plus difficile que Benoît les rédige en majuscules : Objet : RÉPONDS-MOI MON AMOUR ; Objet : CLAIRE REDESCENDS SUR TERRE ; Objet : SALE PUTE POUR QUI TU TE PRENDS.

Je découvre une enveloppe vierge dans ma boîte aux lettres. Je sais qu’il s’agit de lui, pourtant en la décachetant j’ai espoir de me tromper. Il s’agit de lui. Je réalise que pour la glisser dans la boîte il a fallu qu’il passe le sas d’entrée. Je ne souviens plus si je lui ai donné le digicode. Par curiosité je me mets à lire, mais après quelques lignes je déchire la lettre d’épouvante. Je balance les confettis par la fenêtre et m’effondre dans le canapé pour le restant de l’après-midi.


J’ai horreur d’étaler ma vie intime. Je suis celle sur laquelle on peut compter, celle qui écoute et réconforte, mais qui répugne à solliciter pour elle-même. Même l’histoire du camion je n’en ai jamais parlé à quiconque. Après l’agression j’ai retrouvé mon campement, je me suis faufilée dans ma tente et le lendemain tout le monde n’y a vu que du feu. Cette fois pourtant je me résous à passer des coups de fil. Me tourner vers mes parents serait peine perdue, aussi je téléphone à celles de mes coéquipières qui me sont les plus proches. Toutes sont au courant de ma rupture. Je suis surprise mais là encore je ne cherche pas à savoir comment elles l’ont appris. Après que je lui ai exposé la situation, la première sous-entend que si Benoît insiste c’est que je n’ai pas fait preuve d’assez de fermeté. J’écourte la discussion. À mots couverts, une autre met en question ma décision de rompre, fouinant pour savoir ce qui n’allait pas dans notre couple, interrogeant la perspective de lui offrir une seconde chance. J’écourte. La troisième prend davantage mon parti. Elle me conseille de me rendre aux flics. Pourtant, quand je lui oppose que ce n’est pas envisageable, que j’ai trop honte et que de toute façon je n’ai jamais eu confiance en eux, elle semble s’agacer et me répond qu’alors rien ne sert de me plaindre, que Benoît poursuivra son harcèlement, ce dont il aurait tort de se priver puisque je le laisse faire. Je lui raccroche à la figure.

Je n’en reviens pas. Benoît les a surement contactées pour leur donner sa version de l’histoire. Qu’importe. Pourquoi lui accorder plus de crédit qu’à moi ? J’éprouve une vague humiliation. C’est la dernière fois que je m’abaisse à demander de l’aide.


Quand je reçois une seconde lettre, que je réduis en morceaux sans l’ouvrir, je décide que c’en est assez. J’appelle Benoît et à peine a-t-il décroché que je hurle dans le combiné. Sur un coup de bluff je le menace de porter plainte. Il me rit au nez, arguant qu’il me connaît et que je n’en ferai rien. Sans transition il me demande s’il peut me rendre visite, et se dit fatigué de la comédie que nous nous jouons. Désarçonnée je perds contenance, bredouille d’une voix mal assurée, ce qui achève de me discréditer. Je lui raccroche au nez puis fonds en larmes.


Quelques jours passent. Un après-midi en sortant de chez moi je le trouve garé en bas. Je vrille. Je fonce droit sur son véhicule et je lui gueule CASSE-TOI ! DÉGAGE ! DISPARAÎS DE MA VIE TU ME RENDS DINGUE ! Les passants s’arrêtent et me dévisagent. Benoît joue l’étonnement, m’oppose une moue dubitative, un rictus détestable au coin des lèvres. Aller, te donne pas en spectacle. C’est vrai que t’as l’air dingue. Monte qu’on se trouve un coin pour discuter. Prise d’un accès irrépressible je martèle la portière à grands coups de pied. Au départ il ricane, mais soudain il bondit hors du cabriolet. J’esquive la portière de justesse. Benoît est rubicond, tendons du cou saillants. Je ne l’ai jamais vu dans cet état. Dans son regard luit une étincelle inconnue, ou trop connue. Il marche sur moi les poings serrés, deux têtes de plus et trois largeurs d’épaules. Je me fige. Les passants assistent au spectacle. Je ne peux plus bouger un orteil mais bizarrement un grand calme m’envahit. Benoît me toise, et brusquement il retrouve ses esprits. Tout son corps se relâche. Il me lance un regard de haine mais l’étincelle s’est évanouie. Il s’agenouille près de la portière, y promène le plat de la main et siffle entre ses dents. Il se retourne vers moi : P’tite conne. T’as de la chance qu’on soit pas seuls. Je ne réponds rien. Je n’ai pas repris ma mobilité. Enfin il remonte en voiture et démarre en faisant crisser les pneus. Je ne sais plus pourquoi je suis descendue alors je rentre me mettre au lit.


Je n’ai pas le courage de participer au stage de présaison. J’appelle mon entraîneur et prétexte une indisponibilité. Depuis les coups dans la portière je fais des allers-retours à la fenêtre, guettant la présence de son véhicule. Je m’enferme à double-tour, garde les rideaux tirés. Pour ma tranquillité d’esprit j’ai supprimé mon adresse mail. En bas, les courriers s’amassent dans ma boîte aux lettres. S’il m’arrive de sortir, à mon retour je vérifie chacune des pièces de mon appartement. Parfois je regarde sous le lit, j’examine le dressing. Je le fais sans trop y croire, comme on contrôle une énième fois que l’on a coupé le gaz. Ça me relaxe.

Mon sommeil se détraque. Je me lève souvent durant la nuit pour jeter un œil au-dehors. Un soir, je discerne une voiture qui ressemble à la sienne. Mon cœur s’emballe. La nausée les frissons. Depuis peu la municipalité a décidé d’éteindre les réverbères à vingt-trois heures. Dans la pénombre la couleur de la carrosserie est indistincte. Je ne dors quasiment pas. Je me relève sans cesse pour constater que le véhicule n’a pas bougé. Aux alentours de quatre heures du matin la place de stationnement est libre.


Je rejoins l’équipe à l’issue de la présaison, appréhendant de rencontrer Benoît. Je veux m’oublier dans le jeu, l’oublier lui et reprendre possession de moi. Pourtant j’ai un mal fou à donner le change. Sur le terrain je ne suis pas dans le rythme, commets toutes sortes de maladresses. Avec les filles je me montre taciturne, renfrognée, d’autant moins amène avec celles qui ne m’ont pas tendu la main. Elles s’enquièrent timidement de ce qui me turlupine, mais elles n’insistent pas, mettant sans doute mon attitude sur le compte de la séparation. Elles m’apprennent que pendant le stage Benoît a tenu à clarifier la situation. Il n’était pas entré dans les détails, mais avait assuré que nous nous étions quittés en bons termes. Nous avions simplement réalisé que nous nous aimions d’amitié et non d’amour. Il avait assuré à tout le monde que nous ne polluerions pas la cohésion de groupe avec nos vies sentimentales.

Après une performance médiocre au cours du match d’ouverture, le coach me prend à part. Bien que je sois tentée de m’ouvrir à lui, consciente que je deviens peu à peu l’ombre de moi-même, je choisis de me taire. Il s’agit moins de pudeur que d’une peur viscérale à éprouver un nouveau sentiment de trahison. Mon coach est l’une des rares personnes pour laquelle mon respect demeure intact. J’explique que mes études me préoccupent, ce qui est faux puisque je n’assiste qu’à un cours sur deux et remise sans scrupules les fascicules au fond de mes tiroirs. J’ajoute que je n’ai pas été sérieuse durant l’été, négligeant l’entretien physique et faisant un peu trop la fête. Il est perplexe mais me libère.

Peu après, mes parents me convoquent à leur tour. Je les avais vus de loin en loin durant l’été, faisant chaque fois preuve de froideur, d’autant que je n’ignore pas que Benoît passe toujours les voir. Je me rends néanmoins chez eux, avec le vague espoir qu’ils s’aperçoivent enfin que quelque chose ne tourne pas rond. Ce n’est pas le cas. Ils me font la morale, me rappellent à l’ordre au sujet de la fac, ce qui m’indique que mon entraîneur a cafeté. Mon cercle se rétrécit. Je suis abasourdie lorsqu’ils évoquent l’incident de la portière, exprimant leur réprobation et la honte que je leur ai causée. Ma vue se brouille. Sans laisser rien paraître je m’assois sur une chaise. Benoît est un chic type, poursuivent-ils. Il a eu beau protester tant qu’il l’a voulu, mes parents ont fini par l’avoir à l’usure. Il a accepté le remboursement. Près de 400 euros. C’est au tour de mes oreilles de dysfonctionner. Leur sermon sur la valeur de l’argent me parvient comme à travers un scaphandre.


La voiture est reparue, de jour cette fois-ci. Je descends en trombe. Quand je déboule sur le trottoir, il démarre avant que je lui tombe dessus. Je l’appelle dix fois il ne décroche pas. Je fonce jusqu’à chez lui. Je vais lui sauter à la gorge. Je sonne à l’interphone mais sans succès, puis je presse toutes les sonnettes à la fois. Quelqu’un finit par m’ouvrir. Je monte les marches quatre à quatre, tambourine à la porte qui reste close en vociférant des insultes. Le voisin de palier apparaît et me fait des yeux ronds. Avant qu’il ait ouvert la bouche, je décampe. Je rode sur le parking mais sa voiture ne s’y trouve pas. J’abandonne. J’erre au hasard, atterris sur le banc d’un parc où je passe de longues heures à tenter de reprendre le contrôle.


Le second match a lieu à domicile. Benoît débarque avec les membres de son équipe pendant que nous nous échauffons. J’essaie de faire abstraction mais c’est peine perdue. Le match n’a même pas débuté que déjà je n’y suis plus. Je démarre dans le cinq mais après quelques minutes, deux briques et trois pertes de balle, l’entraîneur me remplace. Sur le bord du terrain Benoît est égal à lui-même, chef de file des agitateurs, encourageant avec d’autant plus de véhémence qu’il veut qu’on le remarque. Je tente de me remobiliser mais rien à faire. Chaque fois que je mets le pied sur le terrain c’est la cata’. Plus je tente de me concentrer, plus j’ai la tête qui tourne. Le coach fait une ultime tentative en troisième quart temps, puis il me relègue sur le banc jusqu’à la fin de la rencontre.

Nous gagnons de justesse. Je n’arrive pas à m’en réjouir. Certaines joueuses m’encouragent. T’en fais pas Claire, c’était juste un soir sans. J’ai la sensation qu’elles se moquent de moi. J’expédie mes parents qui m’attendent à la sortie des vestiaires en reprenant l’argument de mes coéquipières. Juste un soir sans. Sans plus d’explications ils regagnent leurs pénates.

Tout le monde se retrouve au foyer. J’ai envie de partir en courant mais je me fais violence. Je veux lui tenir tête. Après que l’équipe d’en face a pris la route, on pousse le son et on sort les bouteilles. Benoît s’amuse comme un petit fou, volubile et charmeur. Dans ma tête c’est l’enfer. Je n’ai rien bu, pourtant mon oreille interne se détraque. Toute la salle tangue, ballotée par une houle invisible. Fidèle à la version qu’il a donnée de notre rupture, il se comporte comme si nous étions les meilleurs amis du monde. Il vient plaisanter avec moi, envahissant comme autrefois, entre camaraderie et parade amoureuse. Je m’efforce de lui tourner le dos, je ne ris pas à ses blagues et refuse de lui donner la réplique. Tout le monde s’amuse, ce qui décuple mon calvaire. Je passe pour le mouton noir. J’ai la poitrine qui se comprime, des difficultés à trouver mon souffle. Benoît se pointe une fois de trop, sympa, goguenard. Je lui hurle de me foutre la paix. Interloqués les gens se tournent vers moi. Benoît réplique d’un air navré, confus, puis il se retire sur la pointe des pieds. Je surprends l’embarras sur les visages, quand ce n’est pas de la désapprobation. Je me contiens pour ne pas faire plus de scandale, puis je tourne les talons et vide les lieux.

Le lendemain en sortant m’aérer, je découvre un bouquet sur le palier de ma porte. Des fleurs cueillies sur un rond-point ou arrachées en bord de route. Elles sont ficelées entre elles par un lacet de chaussure. Le tournis me reprend. En somnambule je me rends chez Benoît. Peu avant d’arriver chez lui, je pile volontairement dans une crotte de chien. Je teste les sonnettes une à une jusqu’à pénétrer dans le bâtiment. Après avoir déposé les fleurs sur son paillasson, je les disloque en brossant vigoureusement ma chaussure souillée. J’en étale aussi sur la porte. Enfin je rentre me recoucher.


La semaine suivante nous jouons à l’extérieur. Le coach voulait me laisser au repos mais j’ai insisté pour être présente. Je m’en suis mieux tirée que la dernière fois, c’est-à-dire que j’ai livré une prestation médiocre. Nous rentrons dans la nuit. En pénétrant dans l’appartement une odeur inhabituelle me saute au nez. J’allume la chambre et pousse un cri en découvrant la pièce remplie d’une douzaine de bouquets. Un trente-cinq tonne se gare sur ma cage thoracique. Je suis incapable de rassembler mes idées. En automate, je jette les fleurs dans deux grands sacs poubelle que je balance dans la cage d’escalier. La chute produit un grand vacarme mais personne ne pointe le bout de son nez.

Je retourne le bureau pour mettre la main sur mon double de clé. Je le retrouve. Benoît est plus tordu que tous les teuffeurs-prédateurs de festivalières insouciantes. A-t-il fait une copie du double ? La panique me saisit. Je me précipite à la fenêtre et tente de percer le noir de la rue. La voiture n’y est pas. Un nouveau frisson me foudroie. Je n’ai pas inspecté l’appartement. Je le fouille de fond en comble, m’élance dans toutes les pièces et les mets sens dessus dessous. Je retourne le matelas, dépoile le canapé, me rue sur la penderie et d’un geste animal j’arrache la tringle où sont suspendus mes vêtements. J’ouvre chacun des placards, même ceux qui se trouvent en hauteur dans la cuisine et dans lesquels un enfant de six ans aurait du mal à se dissimuler. Je perds pied. Je ne peux pas dormir dans l’appart’. Je n’ai nulle part où me réfugier. Je suis une enfant de six ans. Je dégage les bassines et produits d’entretien pour me glisser dans le placard sous l’évier. Les canalisations rendent cet abri inconfortable. Finalement je trouve asile dans le dressing.

Après une nuit blanche, dès les premières lueurs du jour je quitte ma cache et me rends au commissariat en titubant. La femme flic à la réception ne m’écoute pas. Je lui raconte les fleurs, la merde, les pétales en charpie, le vin blanc sur le front de mer et la jalousie de mes coéquipières, mon ex qui tourne dans un camion de punk à chien pour kidnapper des gamines de six ans. Plusieurs agents m’entourent. Mademoiselle calmez-vous, nous ne vous voulons pas de mal. Ils posent leurs mains sur moi, de grosses pattes d’hommes en uniformes. Ça me hérisse. Je me débats comme une hystérique en les traitant de tous les noms. Ils me ceinturent, me neutralisent et me mettent en cellule. C’est pour ton bien, dit nous seulement ce que t’as pris. Je m’agrippe aux barreaux et postillonne dans la gueule du gardien en paix : Coco, MD, Victor a fait les courses en prévision de la fiesta. Whisky, vodka. Beaucoup. Pétards. Sûrement. J’ai perdu tout le monde au concert de Fat Boy Slim. Devant le mur de son il y avait ce taré bourré de prod’. Le flic roule les yeux d’un air dépité. Un de ses collègues m’apporte une couverture qui sent très fort ainsi qu’une bouteille d’eau. Va t’allonger. Oh ! Toi. Laisse-lui la place !, ordonne-t-il à un sans-abri recroquevillé sur la banquette. Hydrate-toi. Dors si tu peux. Attends que ça descende. Je reste ici je te surveille. Vous avez entendu je la surveille !, grogne-t-il aux autres occupants. Il s’assied au bureau d’en face. Je m’exécute et m’écroule sur ma couchette de fortune. Je grelotte. Malgré l’odeur je m’enfouis sous la couverture et m’endors instantanément.

Au réveil je suis seule dans la cellule. Je dois fuir cet endroit. Quand les flics m’interrogent je leur dis que je suis d’aplomb. Comme papa et maman ils me font la morale. Je plaide la naïveté, un caractère influençable. Je leur assure que j’ai retenu la leçon. La drogue c’est mal. Qu’est-ce qui m’a pris de m’adresser à eux ? Finalement ils me reconduisent chez moi. En arrivant j’aimerais que Benoît soit présent. Loupé. Il n’apparaîtra qu’à la nuit tombée. Je reste plantée devant la fenêtre jusqu’à ce qu’il quitte les lieux.


J’ai informé mon coach que j’ai besoin de repos. Je dois me concentrer sur mes études afin de rattraper mon retard. Alors seulement je pourrais me consacrer au basket. Il m’accorde sa bénédiction. Reviens-nous vite. Un peu plus tard dans la journée ma mère m’appelle. Je me montre rassurante. À l’évocation des études elle est tranquillisée. Travaille bien ma chérie. On t’aime.


Ça fait trois semaines que je ne me rends plus à la fac, ni où que ce soit. Lorsqu’on me téléphone pour s’informer de mon état, j’explique que les révisions me prennent tout mon temps, mais que je commence à entrevoir le bout du tunnel. Il n’en faut pas plus pour les tenir à distance. Je me fais livrer mes courses à domicile, sur le pas de ma porte. Benoît fait régulièrement le guet en bas de chez moi. Il ne prend même plus la peine de se cacher. Il se gare bien en évidence. Parfois il quitte son véhicule, s’adosse à la portière et joue sur son smartphone en levant le nez vers ma fenêtre. À vrai dire, je ne sais pas si c’est toujours le cas. Ça fait des jours que je n’ai pas relevé les stores.


Un jour la sonnette retentit et je me mords les joues pour éviter de hurler. Le goût du fer emplit ma bouche. Je me dirige vers l’œilleton à pas de loup. C’est le facteur, encombré d’une pile de courrier. Sans doute n’y a-t-il plus de place dans ma boîte aux lettres. Lorsqu’il est parti, j’ouvre prudemment et ramasse le paquet qu’il a laissé sur le pas de la porte. Au milieu des réclames, il y a toute une série d’enveloppes vierges. J’en ouvre quelques-unes au hasard. Pute, salope, pute, connasse. De la Tourette à toutes les pages. Je picore des morceaux choisis : Combien de fois j’ai eu envie de te péter les dents : ton père t’a jamais appris à sucer salope ? Ou bien : Samedi dernier ils ont retrouvé une joggeuse dans le fossé.

L’une après l’autre je réduis les lettres en copeaux, puis je les évacue dans les toilettes.


Je me réveille en sursaut. J’ai rêvé qu’on ouvrait ma porte d’entrée. Je tends l’oreille. Silence. Je repose la tête sur l’oreiller. Je glisse dans le sommeil mais un bruit sourd balaie la somnolence. Je me raidis. J’écoute. Rien. Je décide que c’est dans ma tête. J’écoute quand même. Le plancher vient de craquer. Il craque encore. Plus près. Il s’agit d’un cauchemar. De ceux où l’on anticipe un évènement terrifiant, ce qui l’entraîne à se dérouler sous nos yeux. Ça se déroule. Le plancher craque. Plus près. Rien ne sert de crier. Dans ce genre de cauchemar ça ne produit aucun son. Le plancher craque. Encore. Plus près. La poignée ne va pas tarder à s’abaisser. Il ne peut en être autrement puisque je l’anticipe. Je me cramponne à la couette. Encore. Je tétanise. Une lueur découpe l’encadrement de la porte. J’oublie de respirer. Voilà. La poignée cliquette. C’est moi qui précipite les évènements. La porte s’ouvre dans un léger couinement. La lueur pénètre dans la chambre, se braque sur moi. Je soutiens l’éblouissement les yeux grands ouverts. Je ne crie pas. C’est à l’intérieur que ça hurle, vibrionne dans chaque fibre de mon corps. La silhouette s’avance. Ma chérie. Il s’assoit doucement près de moi. Le matelas se creuse. Il pose le téléphone sur le lit, torche en direction du plafond. Claire. Il parle tout bas. Je ne discerne pas son visage. Quand il pose la main sur ma tête je sursaute à peine. Il me caresse les cheveux. Mon amour. Je ne crie pas. Il presse sa bouche contre la mienne. Mes lèvres sont soudées. Claire. Je t’aime.

Le cri jaillit enfin, libérateur. Il me plaque une main sur la bouche et je le frappe au visage. Il pousse un cri hargneux. Il tente de me rendre le coup mais il me loupe. Je me jette hors du lit, il me retient par le mollet. Je donne des coups de pieds au hasard, balance les bras dans tous les sens à la recherche d’une prise. Il me serre par la taille. Ma main rencontre un objet froid, saisit l’une des altères qui se trouvent sous le lit, remisées là depuis que je ne fais plus de sport. Au moment où il grimpe sur moi tout mon corps se contracte. L’altère n’a plus de poids. Je l’emporte avec moi d’un mouvement circulaire et l’écrase dans la tête de l’assaillant. Il s’effondre en cognant contre le montant du lit.

Je me dégage. L’altère est toujours au bout de mon bras, inexistante. J’allume la lampe de chevet. Il y a ce corps immense et l’oreiller tâché de sang. Le visage est sanglant. Ce n’est pas Benoît. Ni le teuffeur. Ou si. L’un des deux ou n’importe qui. Comment savoir ? Je ne me rappelle plus.

Lorsqu’il bat des paupières en émettant un gémissement plaintif, l’altère s’abat d’elle-même. Je la laisse où elle est, encastrée dans le front de l’inconnu.

Soulagée je m’installe dans le dressing.




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