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Les Couleurs

  • Photo du rédacteur: Gabrielle Lisowski
    Gabrielle Lisowski
  • 3 mars 2022
  • 11 min de lecture

En ma double qualité de femme et d’auteure, il m’était compliqué de concilier les deux, à tel point qu’il me fallait prendre le nom de James Howard, au lieu de mon véritable prénom, Jane. Cela me permettait de me faire publier, et surtout lire, le public ne voulant pas d’une femme auteure, ce qui supposait naturellement que je me fasse passer pour un homme. Seul mon éditeur connaissait le secret, et avait la bonté de ne pas le révéler, mieux encore, il me faisait une belle presse, ce qui m’assurait de vivre de mes écrits. Pour cela, je l’en remerciais régulièrement.

Or il me fallait un nouveau sujet d’écriture, qui me permettrait de poursuivre un peu plus longtemps ma carrière d’écrivaine. Ma rationalité naturelle et bornée m’empêchait de croire en Dieu, encore moins au folklore ordinaire que l’on peut trouver partout. Ce détail m’amenait à ne pas croire aux histoires de maisons hantées, et c’est précisément ce dernier point qui m’intéresse dans cette sordide histoire qui m’arriva en juin 1933.

À cette époque, j’avais entendu parler de l’étrange histoire du manoir Manson, une superbe demeure entourée de forêts et de grands jardins colorés qui faisaient tout le charme de la propriété.

Si l’histoire s’arrêtait là, il serait évident que je n’aurais pas poursuivi mon investigation plus loin.

Il s’avérait en effet que la maison fut hantée, en dépit du fait que plus personne n’y habitait. Je dis en dépit de, car pour que cela se sache qu’elle fut hantée, il eût bien fallu des témoins pour le percevoir. Justement, les jardiniers, qui étaient toujours sur place, assuraient avoir vu des choses étranges au travers des vitres de la propriété. Ils étaient payés par les actuels maîtres des lieux, qui avaient fui la maison pour une raison inconnue. D’abord la rumeur fut locale, puis avec les déplacements des jardiniers terrifiés, elle fit le tour des différents comtés des États-Unis, au point d’arriver dans le mien par le biais des journaux.

Ayant lu toute cette histoire, je fus dans un premier temps des plus sceptiques car ma nature rationnelle était en train de prendre les devants. Mais, devant l’extrême nécessité de manger qui allait se faire urgente dans l’année à venir, je m’empressais de rédiger une lettre aux propriétaires afin de leur demander la permission de loger un temps dans ce manoir.

Mon plan était simple : que la maison fût hantée ou non, j’allai recevoir bon nombre de stimuli qui enrichiraient mon écriture, et par là même me donner de l’inspiration pour mon prochain roman, qui serait un roman d’épouvante.

Ma demande fut rapidement traitée, et en moins de temps qu’il n’en fallut pour le dire, j’étais prête à me déplacer jusqu’au manoir Manson, situé non loin de la côte ouest, à côté de la Californie. C’était entre autres ce détail qui me frappait, car la Californie se trouvait être un état relativement récent. En conséquence, il ne s’agissait pas d’une terre où l’on avait l’habitude de trouver des fantômes, d’où mon scepticisme encore plus fort qu’à l’accoutumée.

Je me mettais alors en route. Pour ce faire, j’empruntai une automobile à un ami qui n’en avait pas besoin dans les dix jours à venir, ce qui m’arrangeait sur bien des points, n’ayant pas la fortune nécessaire pour faire l’acquisition d’un véhicule. En échange je lui offrais un livre dédicacé par James Howard, il en fut ravi. Même lui ignorait alors que l’auteur, c’était moi, et personne d’autre, je conservai le secret. Tout le monde était gagnant dans l’affaire.

Le voyage fut long, quoique agréable et parsemé de nombreuses petites découvertes, qui alimentèrent mon esprit créatif. Combien de pages me traversèrent l’esprit à mesure que je roulais ? Je ne saurai le dire avec exactitude, mais je sais qu’elles furent fort nombreuses.

J’arrivai sur place au bout de deux jours, quelque peu décontenancée par l’endroit : tout était à l’abandon, si ce n’était la forêt que j’avais traversée, qui me paraissait bien entretenue, ainsi que les jardins, d’une très grande beauté, bâtis selon la méthode française, qui leur donnait un charme fou. Je me garai devant la propriété, quand un drôle de bonhomme vint à ma rencontre.

De grande stature, il avait les cheveux étrangement longs, d’un noir très prononcé. Son visage, buriné, marqué par le temps, affichait une expression sévère, qui me fit comprendre qu’il s’agissait d’un genre d’intendant qui ne se laisserait pas marcher sur les pieds, j’en pris note.

Il frappa doucement deux fois sur la vitre côté conducteur, m’obligeant à la descendre, et se présenta. Il s’appelait Vern Jones, et entreprit de me montrer tout le mépris qu’il avait à mon égard. Pour commencer, jamais il ne me regarda dans les yeux, son regard flottait largement au-dessus de ma tête, comme s’il guettait quelque chose qui n’existait que dans son esprit. Je compris rapidement que mon statut de femme faisait « tout le charme » de son regard, et qu’il éprouvait un profond rejet non pas à l’endroit de ma personne à proprement parler, mais à l’égard de mon sexe, qui semblait le révulser au possible. Il savait pourquoi j’étais là.

En l’espace de quelques mots, je me sentis comme mise à l’écart du reste du monde. Je ne lui prêtai qu’une oreille, encore qu’elle fût inattentive, et appris qu’il me mettait en garde contre les supposés spectres qui hantaient la propriété. Il insista par deux fois sur le mot spectre, ce qui, sans me glacer le sang d’effroi, m’intrigua plus qu’autre chose.

J’appris également qu’il était le majordome de la maison depuis près de dix ans, et que ses maîtres, effrayés par leur propre domaine, avaient fait le choix de le fuir, sans cependant le revendre, afin d’épargner aux éventuels nouveaux arrivants quelques terreurs mal venues.

Je m’installai dans une chambre au premier étage avec vue sur les jardins, et y déposai mes affaires, prête à mener mon aventure jusqu’au bout. Mais, comme il était déjà fort tard, je me sustentai d’un dîner préparé par monsieur Jones, et allai me coucher. Je sus d’office que si ses plats n’étaient pas à mon goût, alors il me laisserait la cuisine pour me préparer mes propres repas. Je me doutai que j’allais bientôt tout préparer moi-même, car monsieur Vern Jones n’était pas fin cuisinier. J’eus beaucoup de peine à terminer son rôti et partis me coucher le ventre rond.

Le soir, je fis un rêve pour le moins étrange. J’étais dans le jardin des Manson, de nuit, alors que le ciel était bien dégagé. Soudain, devant moi, des formes apparurent. C’étaient des vagues de couleur resplendissantes et brillantes, qui ondulaient devant moi. D’une dizaine de pieds de haut, elles ondoyaient et venaient à ma rencontre. Je sentais des pensées bouillir à l’intérieur, et ne savais pas comment je le savais, mais j’en étais convaincue. Elles me parlaient via des sortes d’ondes mystérieuses qui me traversaient la tête et tout le reste du corps, résonnant au plus profond de mes entrailles. Cela me fit très peur, et je hurlai dans le cauchemar.

Je me réveillai en sursaut, épouvantée par ce rêve dément, parce que les couleurs pensantes semblaient me vouloir du mal. J’écartai les rideaux et ouvrai la fenêtre pour me ressaisir, et eut devant mes yeux une vision pour le moins incongrue.

Devant moi s’étalaient dans les jardins des formes serpentines qui me laissèrent sans voix. Les fleurs avaient été brûlées par quelque chose, et l’arrangement des lignes continues frisaient une sorte de génie inhumain. Je descendis immédiatement, et frappai à la porte du bureau de monsieur Jones, qui devait être levé à ce moment de la journée, l’horloge dans ma chambre indiquait huit heures trente. J’avais la ferme intention de lui demander des explications, s’il y en avait. Je le trouvai à faire de la comptabilité, et lui expliquai la situation en tentant d’éviter son air profondément agacé. Je ne lui parlai pas de mon rêve, que je mettais sur le compte de la mauvaise nourriture de la veille, trop indigeste, et lui détaillai la scène qui s’était offerte à moi, ce matin, pensant à une mauvaise plaisanterie d’une personne quelconque.

Aussitôt, son visage se figea, puis se décomposa à mesure que je lui racontais la scène. Lorsque je précisai que les formes étaient diablement bien pensées et ordonnées, un hoquet le prit. Il baissa la tête, plongea son visage dans ses mains, et me demanda de partir, sinon c’était lui qui partirait. Je ne compris pas pourquoi il m’avait demandé cela, moi qui venais à peine d’arriver.

Comme je n’avais pas l’intention de quitter la résidence, décidée à y rester encore quelques jours, n’étant pas encore stimulée, je le vis faire ses valises l’après-midi même, et quitter la résidence à bord du car du Greyhound qu’il avait appelé plus tôt le matin.

Je me retrouvai désormais seule dans le manoir, beaucoup trop grand pour ma personne. Les jours se poursuivaient les uns après les autres, et le rêve au sujet des couleurs pensantes se produisait tous les soirs. À chaque fois, il se faisait de plus en plus précis, et les couleurs me voulaient de plus en plus de mal, il en fut ainsi jusqu’au cinquième jour.

Le rêve semblait être le même qu’à l’accoutumée, à ceci près que le ciel était empli de sombres nuages. Les couleurs vinrent à ma rencontre, comme d’habitude, mais n’eurent pas le temps de projeter sur moi leur colère qu’un éclair fendit un arbre en deux, non loin de là. Que ce fut à cause de la proximité de l’incident ou du bruit, les couleurs se dissipèrent d’un coup, comme le café voit son noir se diluer lorsque lui rajoute du lait. J’en fus tout à la fois pétrifiée et rassurée, et pour une fois, ne hurlai pas.

Je me réveillai en sursaut, et ouvris la fenêtre, comme je le faisais à chaque fois que je sortais du rêve. Alors, non seulement je contemplai les lignes de fleurs brûlées, mais aussi un arbre fruitier, un pommier pour être plus précise, foudroyé et coupé en deux dans le sens de la hauteur, exactement au même emplacement que dans mon rêve.

Je me précipitai dehors pour mieux le détailler, particulièrement étonnée de constater que ce qui était arrivé dans mon rêve était advenu dans la véritable vie. Je commençai à croire que ce qui se déroulait dans mes rêves se réalisait pour de vrai, et que je me retrouvais réellement la nuit à confronter les couleurs depuis cinq jours. Au bout de plusieurs minutes, je compris que ce n’était pas le cas, car il avait plu la veille, et je ne trouvai que les empreintes que je venais de faire en venant constater la mort de l’arbre. Forte de ce constat, je menai une réflexion.

Les couleurs me semblaient de plus en plus réelles. Je savais bien entendu que ce n’était là que le produit de mes rêves, mais cela me poussait à songer. Autant la première fois, j’avais mangé un repas trop lourd et indigeste, ce qui avait sans doute influencé mon esprit, me poussant à produire pareil cauchemar, autant les autres fois, j’avais mangé correctement.

J’avais tout particulièrement fait attention à ne pas préparer de nourriture qui soit trop mauvaise pour ma personne, ne souhaitant pas réitérer mon expérience passée, et pourtant, mon esprit persistait à m’envoyer ce message peu rassurant. Je finissais par conclure que ce n’était pas le dîner, mais la maison qui produisait le rêve. Comment, je ne savais pas le dire, mais cette conclusion me parut évidente. La maison faisait se produire ce genre de rêve aux gens, ce qui expliquait pourquoi les actuels propriétaires avaient décidé de déserter leur propre demeure.

En revanche, mon rêve prémonitoire me posait toujours problème : qu’était-il réellement ?

Je n’avais pas la réponse à mes soucis, mais je pouvais cependant mener l’enquête par moi-même, pour m’assurer de la véracité de mes pensées. Aussi eu-je l’idée de me promener de nuit dans les jardins, pour vérifier ce qu’il s’y passait réellement. Peut-être allais-je tomber sur la ou les personnes qui avaient brûlé les fleurs, car l’ont dit souvent que le coupable revient sur les lieux de son crime. Je n’avais qu’une faible chance de tomber sur le responsable de ces ingénieux et terrifiants dessins, mais décidai que cela valait le coup d’être tenté.

Je fis une petite sieste l’après-midi pour m’assurer d’avoir assez de force pour tenir toute la soirée. Curieusement, malgré plusieurs heures de sommeil, je n’avais pas rêvé, ou si j’avais rêvé, alors je ne m’en rappelais pas. Cela m’intrigua certes, mais pas plus qu’autre chose.

En pleine forme, je sortis le soir après vingt-deux heures, et me baladais dans ce qu’il restait des fleurs, décidant de suivre les lignes continues pour voir où elles menaient. L’une d’entre elles me conduisit jusqu’à l’arbre fendu en deux, ce qui ne manquait pas d’ironie, compte tenu du fait que c’était précisément cet évènement qui avait ramené un semblant de normalité dans mon passage au manoir Manson. Je ris nerveusement, et entrepris de suivre une autre ligne.

Soudain, une sorte de murmure presque imperceptible suscita mon attention, aussi me retournai-je pour voir d’où il provenait.

Ce que je vis me figea sur place. Je ne pouvais pas dire s’il s’agissait de fascination, de terreur incontrôlée, ou d’un subtil mélange des deux, mais toujours était-il que je ne bougeais plus. Ma mâchoire, largement ouverte, manquait de me tomber sur les genoux, et mes bras se croisèrent instinctivement sur ma poitrine, comme pour la protéger d’un danger imminent.

Devant moi se dressaient des vagues de couleurs chatoyantes. Du vert, du bleu, du violet et du rouge qui me parlaient toutes en même temps. Ce n’était pas un rêve, mais bien la réalité qui s’exhibait sans honte devant moi. Elles ne bougeaient pas, mais je sentais leur rage éclatante.

Sans nullement réfléchir, je les contournai, et courus jusque dans ma chambre, m’enfouissant sous les draps pour me protéger. Finalement, la terreur étant passée, je profitais du lit providentiel pour me reposer et me remettre ainsi de mes émotions. Cette fois-ci, le rêve fut différent.

Je rêvais que j’étais dans les caves du manoir, et que, faisant pivoter un chandelier précis, j’ouvrais un mur en deux. J’y trouvai un cercueil de pierre ouvert, d’où sortaient les terrifiantes couleurs. À mon réveil, qui se fit en sursaut et en cris, je sus immédiatement ce que j’avais à faire. Pleine de sueur de la nuit, je me hâtais en direction de la cave. C’était entre les couleurs et moi.

Je descendis les escaliers, les dévalant à toute allure. Je ne sais par quel miracle je n’étais pas tombée, mais n’y prêtais pas attention pour le moment, privilégiant la rapidité aux précautions ordinaires. Rapidement, je me retrouvai dans la pièce de mon rêve, et quoiqu’elle fût légèrement différente dans la vie véritable, je comprenais bien où j’étais. Cela me perturba d’autant plus que je n’y avais jamais mis les pieds. Je supposais que la maison, comme possédée par un esprit quelconque, avait tenté de me prévenir via ces rêves.

Que cela fût le cas ou non, je trouvai le chandelier, et, l’inclinant tantôt à gauche, tantôt à droite, tremblant furieusement je parvins à le faire basculer d’un côté.

Aussitôt, un terrible bruit se fit entendre, et l’un des pans du mur où était accroché le chandelier s’inclina, puis s’ouvrit comme par enchantement. J’y jetai un œil, inquiète, avant d’y poser le pied. Il s’agissait d’un genre de couloir où il faisait noir comme dans un four. Je m’armai de lumière dans la main droite, et pris la trousse à outils que j’avais empruntée dans la chambre de Vern, prête à mettre un terme au cauchemar provoqué par les couleurs.

J’avançai difficilement, et au bout d’une dizaine de minutes, tombai sur une crypte. Là, sur un socle de granit, reposait un cercueil ouvert, entièrement fait de bois. Je n’osai regarder à l’intérieur, de peur d’y trouver mon adversaire métaphysique, et scellai le couvercle sur la grande boîte, qui se trouvait posée au sol.

Aussitôt qu’un clou s’enfonçait dans le bois dur, j’entendais des sortes de rugissements au fin fond de mon crâne. Je faisais de mon mieux pour les ignorer au fur et à mesure que je refermais définitivement l’objet funeste. Quand le dernier clou fut enfoncé, le rugissement se tut. C’était le calme absolu.

J’attendis au moins un quart d’heure avant enfin de quitter le lieu, m’assurant par ce temps à rester immobile que les couleurs n’allaient pas se montrer à nouveau. Une fois sortie du caveau, je refermai le mur en repositionnant le chandelier, et partis m’allonger. Lors des nuits suivantes, je ne faisais plus de mauvais rêve. L’horreur semblait enfin terminée.

Je rédigeai à la hâte une lettre aux propriétaires, leur expliquant la situation, espérant qu’ils allaient revenir dans le manoir, et le quittai le lendemain, fraîche comme un gardon.

Pourtant, aujourd’hui encore je ne peux m’empêcher de détruire cette histoire chaque fois que je la rédige. Non pas qu’elle fût plus effrayante que l’histoire qu’elle m’inspira à l’époque, mais le fait que je l’avais réellement vécue me marqua durablement, aussi brûlerai-je cette nouvelle tout à l’heure,

Jane Howard.



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