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Peau de mouton

  • Photo du rédacteur: Riv
    Riv
  • 7 juin 2022
  • 4 min de lecture

Écrire une microfiction se terminant par “c’est tout ce qu’il voulait savoir”. (consigne de Milena Mikhaïlova)

– Allez Johnny ! Ça fait presque deux heures qu’on te cherche.

– T’es le roi du cache-cache mon pote. Sors pour qu’on te donne ta récompense.


La poussière dansait autour de lui. Petit balais inconscient de ce qui se jouait en ce moment tendu. Un coup retentit contre un mur qui s’effrita, des parties du placoplâtre tombèrent au sol. Un juron et un dialogue s’enchainèrent. John était trop loin pour les entendre. Accroupi derrière un vieux sofa qui avait définitivement connu des jours meilleurs, loin des fêtes, du vomi, et des parties de jambes en l’air, il pesa ses chances de rechanger de cachette. Il entendit les pas lourds, ponctués de coups de battes contre les murs et le mobilier restant, s’éloigner vers l’aile ouest du bâtiment.

Il s’accorda une position plus confortable et chercha du réseau. Aucun. Il soupira d’agacement. Les genoux ramenés sous son menton, il gratta le vieux papier peint vert. Vert comme cette vieille bâtisse perdue dans les bois, sur le flanc de montagne, dont on ne voyait plus vraiment la position tellement la végétation avait repris ses droits. Les tuiles avaient verdies et arboraient des fleurs. Magnifique camouflage.

Il avait accepté cette sortie avec les deux grandes-gueules du lycée. Le cliché de la brute qui tape sur les nerds à lunettes, ceux qui parlent de Donjons & Dragons et de la relativité restreinte dans leur coin. John ne participait pas aux lynchages, il faisait juste quelques trucs pour les deux imbéciles. Leurs devoirs contre un paquet de chips et une boisson gazeuse sucrée. Il se portait garant de leurs absences quand ils séchaient les cours, pour aller à l’autre bout de la petite ville perdue dans une vallée, faire Dieu sait quoi. Mais John ne posait pas de questions, sinon c’était se faire remarquer. Et il ne voulait pas se faire remarquer. Même si pour lui, ça devenait un cycle ennuyeux. Bus, cours, dodo. Quand il rentrait dans son petit appartement vide, il était épuisé d’avoir arboré un masque souriant et intéressé toute la journée.


– … plancher grince ? On l’aurait forcément entendu mec.


Des voix audibles, quoiqu’encore loin, le sortirent de sa rêverie. Il allait encore devoir se balader dans les pièces insalubres en évitant de faire du bruit. Mais il avait trouvé une technique : passer par les fenêtres sans vitres et marcher sur les rebords et finitions en relief de la bâtisse. Malgré l’intérieur pourri, l’extérieur tenait bon. Peut-être grâce à toute cette grimpante verdure.


– Il est tout maigre, mais c’pas un fantôme.

– La ferme Ted.

– Toi la ferme. C’était ton idée de l’amener ici. Pourquoi on a pas invité un des nerds du club des coincés pour faire ça ? Comme d’hab quoi.

– J’voulais changer de proie, ça te dérange ?


John risqua une figure, accroché par une main sur le montant en fer d’un ancien porte-lanterne, pour voir s’ils étaient encore au niveau inférieur, en levant un sourcil. C’était donc ça dont il avait entendu les rumeurs silencieuses. ‘‘La chasse’’. Un nom parmi d’autres, tels que ‘‘les pleurs traqués’’ ou ‘‘à celui qui résistera le plus longtemps avant de se pisser dessus et d’appeler sa mère à l’aide’’. Charmant.

En attendant, il perdait son temps. Ça faisait déjà quatre heures, presque cinq qu’il avait quitté son appart avec eux pour cette partie de cache-cache et il avait un couvre-feu très strict.

Un autre fracas. Très long. Un des deux devait perdre patience et s’acharner sur un morceau de mur.


– Putain, mais il est où ce con ?

– Il a dû se barrer ?

– Et les clochettes qu’on a mis aux sorties ? On l’aurait entendu. Et je te rappelle que c’est moi qui ait les clefs.

– Et ben j’en sais rien moi, m’engueule pas comme ça.

– Si mon vieux voit pas son vieux truck revenir pour demain matin, je vais passer un sale moment.


Un silence relatif, ponctué de pas lourds dans les escaliers qui tombent en poussière de moisissures vertes. John changea de main, et passa, tel un chat, dans une pièce à l’étage d’en dessous. Il épousseta sa veste et se débarrassa du lierre qui s’était accroché à une de ses manches quand le bruit insupportable de vie reprit.


– Aucun réseau, fait chier.

– Attends mec, tu fais quoi là ?

– Je voulais voir si j’avais reçu un message. Ma mère me fout jamais la paix.

– Nan mais t’as prévenu personne qu’on venait là ?

– Bien sûr que non. J’ai fait comme on a dit, comme chaque samedi. Personne ne sait qu’on est là, vieux.

– Tant mieux, termina le brun d’une voix bourrue.


John réfréna un petit rire avant de fouiller dans une de ses poches arrières. Il enfila des gants chirurgicaux bleus avec une lueur nouvelle dans le regard. Une lueur intéressée. Maintenant, c’était eux qui étaient enfermés avec lui. C’est tout ce qu’il voulait savoir.



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