Pierre
- Kama Datsiottié
- 12 juin 2022
- 7 min de lecture
(À Jeanne…)
Pierre avait rencontré Jeanne en TP de physique chimie, entre eux si on peut dire ça avait été l’alchimie. Ils disséquaient une grenouille. Bizarrement ce qui aurait dû être un peu repoussant avait été on ne peut plus réjouissant. Pour la première fois ils s’étaient adressé la parole. Tandis qu’ils se regardaient droit dans les yeux, les nerfs de la grenouille bougeaient. Ses pattes tout comme leur petit cœur tressautaient. Ils n’avaient pas besoin de se parler pour se comprendre, leur regard suffisait. Des papillons semblaient s’échapper en nuées de leur bouche à chaque respiration.
Son binôme habituel avait été dissous de force par le professeur car ils chahutaient trop au fond de la classe, près du radiateur et de la fenêtre, ce qui empêchait ce dernier ainsi que toute la classe de se concentrer. D’ailleurs Antoine avait été renvoyé du cours manu militari du fait d’une trop grande insolence qui n’avait pas plu au professeur. Il faut dire que Monsieur Dugenoux était de l’ancienne école, la barbe longue et grise, les tempes poivre et sel. Le regard noir. Le front large et ridé. Il était sévère mais juste. Et quand il avait quelqu’un dans le collimateur il notait en conséquence sans même prendre le temps d’ouvrir sa copie. Peu importe qu’il réponde juste ou faux à toutes les questions posées. Il exerçait son pouvoir autocratique comme bon lui semblait. De façon totalement arbitraire et despotique. Malheur à celui qui lui en faisait la réflexion.
Du reste Pierre ne pouvait pas le piffrer, pour les mêmes choses expliquées plus haut. Il ne comprenait rien à la physique chimie, les grandes formules de l’existence, les théories, les opposés qui s’attirent ou qui au contraire se repoussent. Quoique désormais il commença grâce à Jeanne à en comprendre quelque peu les grandes lignes.
Elle n’était pas particulièrement jolie, les cheveux longs et blonds, des lunettes d’intello, du genre première de la classe. Du reste elle ne devait pas en être très loin. Sérieuse et assidue, personne n’avait osé jusqu’à présent s’asseoir à côté d’elle. Il avait fallu que Monsieur Dugenoux fasse des siennes et provoque cette petite étincelle du destin bien involontairement. Issue d’un milieu bourgeois, elle portait toujours des vêtements amples pour dissimuler ses formes naissantes.
Pierre quant à lui était tout le contraire, qu’un pâle reflet de Jeanne dans le miroir, à l’exact opposé de l’idéal de l’homme et de l’amour qu’elle espérait secrètement depuis toujours. Mauvais garçon, pas très bon à l’école pour ne pas dire cancre, du genre mauvaise fréquentation. Blouson en cuir, gel dans les cheveux qu’il tirait toujours en arrière. Des origines italiennes de par sa mère. Pourtant ce matin leur route s’était croisée. Il fallait voir ça comme un signe. Pierre posa une main en douceur et moite sur celle longiligne de Jeanne. Elle ne la retira pas, sembla presque gênée. Ses joues s’empourpraient, tandis que Pierre la dévisageait… La voix de Monsieur Dugenoux semblait lointaine à présent, très lointaine, presque aérienne. Les mots se mélangeaient, les sons. Pierre et Jeanne entendaient seulement leur cœur qui tapait furieusement dans leur poitrine et semblait affecter leur respiration.
Enfin la cloche de l’école sonna la fin du cours et la récréation. Sans dire mots, ils rangèrent leurs affaires chacun de leur côté. Ils prirent deux directions opposées. Comme pour mieux montrer à l’autre que tout ce qui s’était passé leur déplaisait. Le cours pourtant leur avait paru agréable et ils auraient bien voulu prolonger ce moment. Seulement leur timidité prit le dessus et le pas sur tout le reste. Du reste ils étaient face au tout premier émoi de leur cœur ne sachant trop que faire, et qui écouter. Plusieurs voix entraient en contradiction en eux. Jeanne se dit qu’il serait inconvenant de faire le premier pas bien qu’elle souhaita que Pierre fasse preuve d’un peu plus d’initiatives, et qu’il se comporte en gentleman.
Bien sûr elle frissonna quand il lui prit la main et elle aurait souhaité que cet instant ne s’arrête jamais. Il avait la main chaude et rassurante. Elle se sentait totalement en sécurité. Ce qui avait pour effet de bousculer à la fois et ses sentiments et ses projets de vie qu’elle avait posés noir sur blanc sur son journal intime chaque soir. Un riche médecin rencontré sur les bancs de la fac de médecine. Sa vie était toute tracée, comme les lignes courbes et silencieuses qui étaient dessinées dans le creux de ses mains. Dans l’idéal c’était exactement ce dont elle rêvait. Un chat, un chien, un fils ; une belle maison. Ses parents n’auraient de toute façon jamais toléré un mari de basse extraction...
Antoine revint l’air déconfit, le proviseur lui avait mis trois jours de mise à pied, cette exclusion était la troisième cette semaine. C’était la petite goutte qui faisait déborder le vase. Le mot de trop dans son cahier de liaison. Pierre le prit alors dans ses bras pour le rassurer au mieux : « la chance ! » qu’il lui dit, « tu vas avoir trois jours de vacances ! », tandis qu’intérieurement il savourait secrètement cet événement. La journée finit enfin. Pierre fit démarrer son scooter, perdu dans ses pensées qu’il avait pour le reste heureuses. Il rentra chez lui, se gara en bas de l’immeuble et alluma nerveusement une clope qu’il fuma pour se détendre en exhalant dans l’air froid de l’hiver des volutes blanches de fumée qui avaient des faux airs de fantôme ; prenant un malin plaisir à prendre son apparence à elle : Jeanne.
Le soir avec sa mère, tandis qu’ils mangeaient et que son père était encore au travail à l’usine, il ne toucha pas à son assiette. Il avait perdu l’appétit. La gorge nouée, l’estomac serré. Des nœuds au ventre lui faisaient des coassements de crapaud se prélassant dans un marais profond et attendant bien sagement qu’une princesse hypothétique daigne lui rendre visite. Sa mère en bonne Italienne ne lui posa pas de questions et lui glissa un baiser furtif au front pour mieux s’assurer qu’il n’avait pas de fièvre tout en lui passant une main bienveillante dans les cheveux.
Pierre lui dit alors bonne nuit. Il voulait accélérer les heures et la nuit, les jours, les semaines, la revoir. Lui prendre à nouveau la main. Il se lava les dents, tout en crachant du sang, le regard perdu dans le vague. La nuit fut agitée et presque sans rêves, puisque des cauchemars l’animaient ; il voyait devant ses yeux des grenouilles dénudées qui dansaient la gigue au son endiablé des violons. Il se réveilla en sursaut plusieurs fois. Le lendemain au collège il ne la croisa pas. Il fit tout son possible du reste pour ne pas avoir à la croiser. Celle qui désormais hantait ses nuits et ses moindres pensées. Il ne savait pas au juste comment l’en faire sortir. Après tout, le seul moyen de lutter contre la tentation c’est d’y céder. Il avait lu cela quelque part en cours de français. Bien qu’il en oublia le nom obscur de l’auteur…
Quelques jours passèrent ainsi, à jouer à cache-cache bien qu’en vérité l’un comme l’autre auraient plutôt souhaité jouer à d’autres jeux… Enfin une semaine s’était écoulée. Vint le cours tant attendu de physique chimie. Sans dire mot, Pierre prit l’ascendant sur sa propre timidité et s’assit de lui-même près de Jeanne. Elle en fut heureuse, puisqu’à dire vrai elle traversait les mêmes émois et nuits blanches hantées par l’esprit de l’autre. Leurs yeux se dirent bonjour de nouveau, comme s’ils ne s’étaient jamais quittés et n’avaient pas fini de se dévisager voire même de s’envisager.
Le temps suspendait son vol, les secondes s’arrêtèrent alors et ils remontèrent le fil du temps. Un ange passait en slow motion en tirant sur eux des flèches que Cupidon lui-même avaient forgées. La flamme brûlait dans leurs yeux ou bien étaient-ce des étoiles filantes qui laissaient sur leurs passages des poussières d’étoiles incandescentes. De façon plus rationnelle il s’agissait plutôt de la flamme du Bec Bunsen allumée sous le tube à essai qu’ils tenaient fermement en équilibre avec des pincettes ignifugées. La composition bleue virait au rouge, tous les composants chimiques se mélangèrent l’un à l’autre ; tandis que dans les yeux de Pierre et de Jeanne leur apparaissait soudain l’explication, comme une évidence.
Ils s’étaient trouvés. Pierre lui fit un grand sourire, elle le lui rendit. Le soir venu lorsque le collège ferma ses lourdes portes en fer, il proposa de la ramener chez elle. Presque instinctivement elle répondit par l’affirmative. Sans hésitation aucune, elle ne pensait qu’à ce moment magique où elle pourrait lui passer les bras autour de la taille, collée à lui, à quelques centimètres de lui ; jusqu’à pouvoir entendre sa respiration. Comme Pierre n’avait qu’un casque il offrit le sien à Jeanne de façon chevaleresque. Elle en fut très heureuse.
Le cheval vrombit et ils partirent vers de nouvelles aventures. La Lune jeta sur eux des yeux complaisants. Les premiers flocons de neige tombèrent alors dans la dure nuit de novembre. Ils s’arrêtèrent alors en haut d’une colline abrupte pour en admirer le spectacle. Main dans la main, le blouson en cuir noir de Pierre jeté sur les frêles épaules de Jeanne. Il la protégerait toute sa vie comme l’on chérit sa patrie. Elle lui ferait des enfants et lui serait toujours fidèle. Peu importe les différences, la condition sociale ou même leur niveau d’intelligence. Ils s’uniraient devant Dieu et vivraient en bonne intelligence.
L’électricité dans un circuit fermé passe de la borne plus à la borne moins, ou bien est-ce l’inverse, les opposés s’attirent il est vrai. C’est le sens de toute vie et surtout la loi physique de la Fée électricité. Pierre avait trouvé sa princesse et la femme de sa vie, il se transformerait en un prince charmant à n’en pas douter, se rangerait des voitures et de ses mauvaises fréquentations rien que pour ses beaux yeux bleus et pour la voir heureuse. Il avait trouvé sa raison de vivre.
Jeanne quant à elle avait enfin trouvé sa pierre philosophale qui lui permettrait de changer en or les pauvres petits cailloux de son existence qu’elle s’était elle-même amusée à semer en chemin ! Ils vécurent heureux et très longtemps, se marièrent et eurent de nombreux enfants et petits-enfants. Pour une fois dans mon histoire c’est une happy-end comme une sorte de conte de fée, mais sans monstres et sans dragons ou bien méchantes sorcières. Ni ogres, ni méchants.
Cet homme et cette femme c’est toi et c’est moi. Cette jolie histoire pour enfants, il s’agit de nous, de notre vie, et je me rappelle toutes les belles promesses que l’on s’était faites devant Dieu nous aussi, et auxquelles nous n’avons jamais manquées, jusqu’à fêter ce mois-ci nos noces d’or, nos cinquante années de mariage passées ensemble ma Jeanne ! Quand je repense à tout ça je me dis qu’au fond l’amour ce n’est qu’une bête histoire d’alchimie. De fluide, d’attirance et d’hormones qui se diffusent dans l’air, comme des particules élémentaires de nous-mêmes. Les mains se cherchent, les opposés s’attirent, nos vies se mélangent et nos corps s’unissent, se réunissent. S’imbriquent l’un dans l’autre pour ne faire plus qu’un. Comme le noir du Yin se mélange au blanc du Yang et inversement, comme la partie manquante d’un seul et même puzzle...
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