Vacance en la tombe de mamie
- Szilárd Fekete
- 4 févr. 2022
- 4 min de lecture
Dernière mise à jour : 29 mars 2022
Décrire ses vacances dans un lieu insolite.
C’était le jour d’Halloween. Les vacances d’automne venaient juste de commencer. Le week-end dernier, nous avons enterré ma grand-mère. Elle a ainsi rejoint mon grand-père avec six ans d’écart. Je dis délibérément mon grand-père et non pas son mari, parce qu’ils ne faisaient pas simplement un mauvais couple, un couple affreux, mais leur mariage pouvait être un contre-exemple pour tous ceux qui les connaissaient.
Cela faisait au moins une décennie avant que mon papi ne quitte ce monde qu’ils ont cessé de se parler. À un moment, ma grand-mère s’est même décidée de déménager, alors un matin elle a fui en catimini. À part ma tante, personne ne connaissait son adresse : elle a, en effet, loué une chambre quelque part dans le village. Et elle ne voulait pas que nous autres sachions où elle se trouvait de peur que papi en prenne connaissance également et aille la chercher. Il est vrai que papi ne s’attendait pas à une telle tournure de sa part et il a quand-même bien été embêté parce que c’était toujours grand-mère qui cuisinait, sans parler des autres tâches ménagères. Dans sa détresse, il a effectivement rédigé quelques lettres pour tenter de la faire rentrer à la maison, en priant ma tante de les lui transmettre, ce qu’elle a accepté de faire, mais elles sont restées sans réponse. Cette période de quelques mois seulement a produit des faits assez comiques de la part de papi. Bref, il s’avérait qu’il n’était pas capable de se débrouiller tout seul. Ensuite, mamie est rentrée. Mais pas parce qu’elle avait été touchée par les maux de papi, non. C’était à cause de ses difficultés financières à elle. Donc tout est retourné à l’état habituel d’avant, mis à part quelques petits compromis que mon grand-père a dû accepter sans conditions.
Cela ne faisait que quelques années que nous avions commencé à célébrer cette fête reprise du monde anglo-saxon. La plupart des gens ne s’y intéressent pas en Europe et même nous, ce n’était que pour le côté ludique du déguisement que nous avions eu envie d’y prendre part. Donc nous nous sommes réunis chez moi le soir pour nous mettre en costume, nous maquiller et nous préparer pour aller en ville. En sortant du dernier lieu où nous sommes allés – il devait être vers trois heures du matin – nous avons décidé, comme ça, d’aller voir le cimetière en rentrant. Évidemment, c’était fermé pendant la nuit donc nous avons escaladé la clôture. C’est une nécropole vaste, pleine d’arbres, espacée et assez plaisante. De la sorte, ceux qui apprécient le silence et la sérénité de ces lieux macabres (pour la majorité) peuvent passer des heures à se promener, à être assis sur les bancs et laisser leur esprit vagabonder. Pendant que les autres se sont installés sur et autour d’un banc sous la pleine lune et se mettaient à picoler, j’ai eu l’idée de faire un tour et de jeter un œil sur les tombeaux familiaux, notamment celui où se trouve désormais la dépouille de ma grand-mère. Je me suis mis devant le tombeau, tout près, pour le voir d’en face. J’ai levé la tête, je me suis tourné sur moi-même pour voir les cieux en entier avec toutes ses étoiles et la lune mais, tout à coup, j’ai perdu l’équilibre et je suis tombé en arrière. J’aurais dû atterrir sur le dessus du tombeau mais, au lieu de ça, j’ai continué ma chute longuement. Je ne comprenais pas, mais je ne m’inquiétais pas, la plus grande quiétude s’emparait de moi. Et soudain, je me suis retrouvé par terre, sans choc. Je me suis levé et je ne savais pas où j’étais ou ce que je voyais. J’ai fait un pas, ce qui m’a fait avancer, j’avais l’impression, d’une centaine de mètres. J’ai commencé à marcher sans trop penser et je me suis presque heurté à une porte, on aurait dit, comme dans les contes de fées, en bois et ferrée. J’ai appuyé sur la poignée, j’ai encore fait un pas et j’étais là… eh ben, c’était ma grand-mère devant moi. Elle cuisinait. Rien d’extraordinaire. La cuisine était aménagée différemment que celle qu’elle avait avant. Mais elle portait le même genre d’habits que ce que je connaissais. Je l’ai salué clair et fort d’un ton naturel mais avec une nuance de petite surprise. Elle n’a pas réagi, mais est apparu au fond, dans l’embrasure de l’autre porte, mon grand-père avec des bouteilles vides dans l’une de ses mains tandis que dans l’autre, il tenait sa béquille et il commençait à se traîner vers une autre porte de côté. À ce moment, grand-mère s’est retournée avec une mine déjà peu chaleureuse, mais lorsqu’elle s’est aperçue du contenu des mains de papi, ses traits se sont fâchés à l’extrême et elle a commencé à hurler. Papi n’a rien dit. Il s’est arrêté juste un moment, comme s’il avait été quelque peu surpris, même s’il n’y avait rien de surprenant dans la situation, il a légèrement et hâtivement soulevé sa béquille comme un geste de désarroi et a continué son chemin. Bon, je me suis dit, pas grande chose a changé. Ils vont relativement bien…
À cet instant, comme si un souffle m’avait saisi, j’ai été emporté de la chambre avec une vitesse extraordinaire et à mon prochain clin d’œil, c’était de nouveau un ciel dégagé de nuages et étoilé avec une grosse lune un peu jaunâtre au milieu que j’ai trouvé devant moi. Je me suis levé. J’ai tout de suite porté ma main à mon occiput. J’avais mal. Je frottais.
Là, il y avait mon cousin qui est apparu sur ma droite en poussant de côté une branche d’arbre et avec un sourire éclatant sur son visage éclairé par la nuit : Tu fais quoi là sur la tombe de mamie ? On pensait que tu étais allé pisser.
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