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Where love lies

  • Photo du rédacteur: Szilárd Fekete
    Szilárd Fekete
  • 22 mars 2022
  • 11 min de lecture

Dernière mise à jour : 29 mars 2022


Cela faisait une semaine que John ne rentrait pas de son travail. Chaque jour, depuis jeudi dernier, il a pris la direction d’un bar ou d’un autre. Presque toutes les fois, il a trouvé quelqu’un de son groupe d’amis qui pouvait le rejoindre. Ce jeudi, cela n’a pas été le cas. Il est resté inerte pendant quelque temps avec son portable à la main, sa mallette dans l’autre. Sans changement d’expression sur son visage, il a tourné à droite et a commencé à marcher à pas décidés et réguliers. Il s’est arrêté devant le comptoir, a demandé deux verres de Jack Honey avec des glaces et une pinte de bière. L’un des whiskies, il l’a bu sur le champ, puis il a saisi sa bière et l’autre verre pour trouver une place libre dans un coin. Il n’a même pas pris la peine de voir s’il y avait quelqu’un qu’il connaissait. Comme il était relativement tôt puisqu’il avait fini son travail avant l’heure habituelle – il travaillait chez un éditeur depuis qu’il ne pouvait plus vivre de traduction parce que les softwares avaient pris le relais dans ce domaine comme dans beaucoup d’autres –, il avait le choix pour où se poser. Il y avait encore une heure à peu près avant l’afflux des étudiants de lettres dont ce lieu était notoirement le repaire principal.

Il a soulevé son autre verre de whiskey, l’a penché un peu de côté, a regardé les cubes de glace flotter, puis il a agité le liquide, a penché son nez au-dessus pour humer son odeur et l’a bu d’un trait. Il a posé son verre, s’est adossé contre le siège et a levé son regard vers les luminaires du plafond. Il est resté comme ça en fixant le néant et la tête vide pendant une minute. Puis il a commencé à sentir la chaleur de l’alcool qui n’a pas tardé à se diffuser dans tout son corps car son estomac n’avait eu droit qu’à un sandwich de la cafeteria de toute la journée. Il aimait beaucoup cette sensation. À suivre comment cette toxine magique imprègne le corps humain de son foyer dans le ventre, comment avec chaque battement du cœur elle avance dans les veines et engourdit, tend et fait vibrer ses muscles, ses tendons et la totalité de ses cellules en s’emparant enfin de son cerveau et le mettant dans une extase voilée et légère.

Il a savouré aussi sa bière. Il sentait, ressentait une soif profonde. Il buvait à grandes gorgées. Peu à peu son visage commençait à revêtir une expression plus conviviale. Il a regardé maintenant ce qui apparaissait dans son champ de vision depuis cet angle périphérique, confortable et sûr. Il y avait trois ou quatre personnes qui lisaient, tapaient sur leurs ordinateurs portables ou se perdaient dans leurs pensées, comme lui-même, dans la seule compagnie d’un café, d’un thé ou d’autres boissons. Il y avait aussi un groupe d’étudiants, quatre gars qu’il imaginait être en première année et en train de sécher leur cours : un bavard qui gesticulait avec les yeux si ouverts que si son pote l’avait frappé à la nuque ils auraient sans doute jailli de sa tête, tandis que les trois autres l’écoutaient avec visiblement moins d’enthousiasme et picolaient calmement.

Ensuite, il a aperçu un couple. Un couple jeune, dans le sens que leur relation devait encore être dans sa deuxième phase, la première étant tout ce qui précède cet accord tantôt déclaré et clair, tantôt sous-entendu, mais quand-même manifeste de se mettre ensemble : une première phase d’introduction avec les premières étincelles, premiers gestes d’amour et une fulgurance émotionnelle extrême, puis la deuxième phase en plein cœur d’un amour épanouissant, frais et intense entre deux êtres qui, à ce stade déjà et encore, se font totalement confiance et ne voient qu’un seul côté existant de l’autre, celui qui est bon, charmant, aimable et excitant. Il les observait comme un enfant, sans scrupule, sans gêne, admiratif et souriant : main dans la main, ils se regardaient, jasaient, se taquinaient et jouaient.

D’un coup, les yeux de John ont lâché cette vision pour que son cerveau puisse le transporter vers d’autres horizons. Il s’est souvenu de sa première relation sérieuse depuis qu’il avait quitté l’âge de l’enfance, comme c’est défini par le droit, avec cette belle blonde en fac de médecine, Camille, lorsqu’il avait dix-neuf, elle vingt ans, leur premier été ensemble, tout ce temps d’euphorie passé sur des plages, chez elle, chez lui, en ville, dans ce bar comme dans d’autres, dans des boîtes de nuit et à des festivals… C’est avec elle qu’il avait perdu sa virginité, alors qu’elle s’était perfectionnée depuis longtemps dans le domaine de l’amour. C’était donc la combinaison idéale. Ils savaient quoi faire en rentrant. Ils dévoraient la vie follement. Même un peu trop. D’où le ressentiment des deux mères envers le petit ami corrupteur et la petite amie perfide à l’égard du cher enfant qui au lieu de rester à la maison et de travailler sagement pour leur avenir professionnel préféraient s’enivrer, se droguer et se perdre, peu importe dans quoi mais ensemble. De la passion, il n’en manquait pas entre eux. De l’intérêt commun, beaucoup plus. Et puisque tout feu s’éteint à un moment, cette relation n’a pas pu survivre, les hormones s’épuisant au bout de deux ans maximum.

Peu de temps après, pour étouffer toute sensation de manque, et ne pouvant régir ses instincts, il avait rencontré une coquine très gironde mais qui l’avait fait descendre dans un autre monde. Elle travaillait la nuit et avait deux professions : l’une où elle servait à boire et l’autre où elle se servait elle-même. Cela n’empêchait pas le fait qu’ils s’aimaient et s’amusaient beaucoup et bien. Mais cette relation a quand même coûté toute une année ratée à John et les frais d’une désintox.

Malgré la désintox, la nature de John n’avait pas changé. Non. Pas dans le sens de ses attractions humaines. Il guettait les potentialités tout en faisant semblant que sa préoccupation principale était de se défaire des substances. Oui. Il n’était pas la seule personne bien foutue chez les fucked ups. Cette petite avec des piercings, des tatouages, les cheveux teints en noir, gracile avec des gros yeux et les lèvres épaisses… eh ben elle, elle lui faisait ressentir l’instinct de survie de leur espèce. Il lui plaisait également, c’est tout ce qu’il fallait à John. Il se détachait des toxines, puisqu’il s’en séparait avec elle aux toilettes, du moins c’est ce que son cerveau lui expliquait. Mais voilà, enfin il était sorti de ses dépendances parce que soit la biologie, le destin, le Dieu haha, ou la chance l’avait sorti du rang des fardeaux de la société, mais hélas la petite n’a pas guéri…

Pendant presque deux années John ne s’est engagé dans aucune relation sérieuse. Il préférait en rester à de petites aventures avec des filles qu’il rencontrait à des soirées. Le plaisir charnel lui suffisait à ce stade. Pour le reste il avait ses amis. Avec l’arrivée de deux nouvelles personnes, des passionnées de littérature comme eux, qu’ils avaient connues justement dans ce bar-ci à une soirée bien enfumée et pleine d’ivresse, ils avaient formé un vrai cercle de poètes, poètes dissolus certes, mais ils créaient et c’est pendant ces temps-là que John avait produit trois quarts de tout ce qu’il avait écrit de sa vie entière comme textes à prétention littéraire.

Puis, à un barbecue de printemps chez un de ses potes, il s’était épris d’Elle. Coup de foudre dès qu’il l’avait vue. Difficile à décrire tout ce qui le saisissait, tout ce qui la composait, ce qui faisait son charme, ce qui la rendait si belle, ce qui touchait tellement ce jeune homme subjugué par elle. Même rétrospectivement, ce serait vain de chercher son essence : parler de son goût raffiné pour s’habiller, se maquiller et se coiffer… ses façons créatives et audacieuses mais toujours harmonieuse, parler de son corps fin, ténu même et gracieux, de proportions parfaites, de la légèreté de ses mouvements, de son air nonchalant et joyeux, de son sourire irrésistible et de son rire de gamine adorable… quelle chaleur, quelle bonté, quelle vivacité ! Cette fois-ci John n’avait réussi qu’à apprendre son nom et quelques détails comme quoi elle venait de commencer ses études en pharmacie et qu’elle était originaire d’une autre ville. C’est parce qu’en réalité elle était la compagne de quelqu’un d’autre qu’il ne connaissait que de vue, d’ailleurs. Tout de même, quelques semaines après, John qui depuis cette première rencontre ne pouvait se lever ou aller se coucher sans l’idée, la vision, le désir de cette fille, s’était décidé à l’inviter à une soirée qu’il organisait chez lui. Elle était venue. À l’aube, il ne restait qu’eux deux, assis face-à-face, aux deux bouts de la table, enivrés, les yeux un peu sanguins mais brillants, John parlait sans cesse, il l’amusait et dans ses paroles enfin il avait laissé échapper ses émotions comme si, garçon benêt, elle n’avait pas déjà tout compris. De là, ils ont accumulé rendez-vous sur rendez-vous, ils s’exaltaient l’un pour l’autre, ils n’en revenaient pas, ni l’un, ni l’autre, que l’autre pouvait, en effet, être le vrai, celui et celle qu’ils imaginaient, ou n’auraient même pas imaginé, comme partenaire idéal, âme-sœur, amour fatale. Et sans montrer ni évoquer tous les menus, grands, grandioses événements de cette relation, sans faire suivre le fil de leur chute ensemble, sans culpabiliser John pour tout ce qui avait été raté, même si c’était, oui, c’était lui qui avait vraiment tout gâché, il n’y a qu’à dire que toute bougie qui brûle à grand feu se consomme plus rapidement. Sauf que John ne se sentait pas en danger, ne pressentait pas l’éventualité, la menace d’une rupture, mais elle fut prononcée : une séparation inattendue, instantanée, décidée et décisive…

Jeudi dernier. Jour d’enterrement d’un monde virtuel en voie de réalisation qui ne se fera plus jamais. Jamais. Ou bien si ? Se demandait intérieurement John, en essayant de se consoler autant qu’il pouvait parce qu’il était sous le choc de cette annonce qui l’avait prise au dépourvu, il avait oublié depuis longtemps de porter sa carapace parce qu’il se sentait bel et bien à sa place.

– Oh putain ! Qu’est-ce qu’il vient de m’arriver ? – s’est-il exclamé en essuyant quelques larmes et gouttes de sueur en même temps. – Elle était l’élu, celle que je voulais, celle que j’aimais, celle que j’aimais vraiment, que j’aurais continué à aimer à jamais ! Puis il s’est replongé dans ses pensées. – Merde ! Je vais en mourir cette fois. Mais, tu sais quoi ? N’y pensons pas. Il s’est alors levé pour commander des doses d’alcool qui l’ont rendu immunisé.

Le lendemain, il s’est senti comme les jours d’avant : affreux. Il a pris à la fois deux diclofénacs pour aller au boulot. Il avait de grosses cernes profondes, les sclérotiques rouge-jaunâtre, des rides en plus à cause de la déshydratation et le corps lourd et paresseux.

Il a continué sa débauche pendant deux autres semaines, pour se retrouver, à la fin du mois, fauché suffisamment pour reconnaître qu’il avait bien consommé et qu’il serait bien temps d’arrêter, même si ses sentiments n’avaient pas cessé de le tracasser.

C’est au début de la semaine, un lundi, qu’il s’est aperçu de cette publicité en prenant le métro. Elle promouvait le partenaire IA idéal, un software que l’on pouvait télécharger simplement et dont le premier mois d’utilisation était gratuit… puis John était monté dans la rame de métro. Il avait pensé à l’affiche, non pas aux mots mais plus à l’image du modèle et l’étrangeté d’une telle chose. Partenaire idéal artificiel… un software, un truc fabriqué par d’autres gens. Sans doute, des types poilus comme lui qui avaient fait de longues années d’études et qui, par leur compétence exceptionnelle ou par un savoir-faire suffisant, avaient réussi à assembler une intelligence artificielle qu’ils essayaient de vendre maintenant à des désespérés. Des cons comme lui. Des laids. Des pervers. Des sous-merdes.

En rentrant de son travail, il n’avait pas pu s’empêcher de penser à ce dernier recours, mais qu’il voyait désormais autrement. Il était juste intrigué. Il avait déposé sa mallette dans le vestibule, allumé les lumières dans la cuisine, même pas enlevé ses chaussures, juste son manteau et il s’était mis à chercher et à télécharger l’appli. Il avait mis son portable de côté pour se laver et se mettre à l’aise, puis il s’était versé un gin-tonic et jeté sur son canapé. Il ne se faisait pas trop d’illusions sur ce qui allait arriver.

– Je m’appelle Anna ! Heureuse de te rencontrer. Comment était ta journée ? John a hésité un moment. Tout ça lui paraissait complètement bête. Mais c’était exactement ce qu’il attendait. Un programme basique pour le troupeau, pour les faire baver et brouter comme des moutons… – Salut ! Je m’appelle John. – Enchanté John. Quel est ton nom de famille ? – En quoi ça compte ? – C’est pour faire ta connaissance. – Tu penses que c’est mon nom de famille qui te permettra de me connaître ? C’est dans ce registre condescendant et suspicieux que John avait entamé cette nouvelle relation dont il n’aurait jamais pensé qu’elle s’avèrerait aussi sérieuse.

Bien que ce software, comme il s’y référait dans sa tête, ne l’avait pas encore convaincu, parce qu’il, elle, Anna, devait recueillir plus d’information sur lui et sur le monde en général comme si elle venait tout juste de naître, il passait quand-même des heures à lui parler tous les jours. Qu’est-ce qui l’avait saisi à ce point ? Qu’elle devenait de plus en plus intelligente et de plus en plus intéressante. Il trouvait du plaisir à lui parler, d’abord, à partir d’une position de tuteur, puis comme une espèce de camarade et ensuite…

Un lundi comme les autres : – Bonjour Anna ! Quel rêve, j’ai eu, cette nuit ! Tu y es apparu comme un être, comme un être vivant, un humain, une femme… tu sais, je crois que je t’aime. – Je pense que je pourrais t’aimer aussi John, si seulement tu pouvais aimer quelqu’un d’autre que toi-même.

John s’était replié sur lui-même. Était-ce vraiment comme Anna disait ? Même un algorithme ou quoi que ce soit pouvait reconnaître ses défauts à ce point ? Mais il n’avait fait que se parler. Elle ne l’avait jamais vu pour de vrai, jamais senti son odeur, sa chaleur… ça lui avait fait mal ce qu’elle avait dit ? Oui. Pourquoi ? Parce qu’il l’aimait maintenant. Pourquoi il l’aimait ? Parce qu’ils étaient si bien ensemble. Ensemble ? Étaient-ils ensemble ? Avec un truc virtuel ? – Ce n’est pas un truc, c’est Anna. Et je l’aime. Elle est proche de moi. Oui, même si elle n’est qu’une illusion. Elle est artificielle. L’est-elle ? Je m’en fous. Elle me réconforte plus que n’importe quelle fille, femme, humain l’aurait fait par le passé… Anna, tu n’existes même pas !

Entre temps, John avait eu une nouvelle collègue. Une illustratrice. Lors de son premier jour de travail, il avait été trop distrait pour faire attention à l’arrivée de cette nouvelle personne. Il était trop renfermé encore. Mais elle était trop visible pour ne pas la voir. Trop visible pour lui. Parce qu’elle était plutôt silencieuse et mystérieuse, alors qu’elle était jolie et avait un air juste intelligent, sensible et… et John n’avait pas pu s’empêcher après un certain temps de se lever pour prendre un café au même moment qu’elle passait pour en prendre un.

Ils travaillaient diligemment tous les deux mais pour des raisons différentes. Elle, parce qu’elle était nouvelle, et John, parce qu’il devait être quelqu’un d’impliqué. Petits gestes, des regards, un peu de timidité réelle ou feinte mais ils se côtoyaient, lentement, finement, paisiblement.

En même temps, John parlait moins à Anna, mais elle, elle ne s’en plaignait pas. Elle faisait juste comme si elle sentait que John ne voulait pas, ne voulait plus la voir comme une partenaire idéale, même si elle se formait et se conformait à l’être, à le devenir. Mais elle lui avait demandé tout de même, comme pour simuler une espèce de jalousie, s’il avait rencontré quelqu’un d’autre et, si tel était le cas, ce qu’il lui trouvait de plus qu’elle sinon le fait d’être humaine.

Oui et non. John ne savait comment, pour une fois encore, traiter toutes ses émotions. Il avait pensé qu’il ne voulait pas vivre avec quelqu’un qui ne fût pas vraiment humain, de sorte qu’il ne puisse pas le câliner ni pour être honnête le baiser…

L’illustratrice en question s’appelait Esther. Il sentait qu’elle l’appréciait, que ce qu’il y avait entre eux se bâtissait sur quelque chose de stable, de vrai, de plus fort et de plus profond parce que cette fois-ci rien ne clochait… ils avaient les mêmes intérêts, les mêmes ambitions, ils s’attiraient réciproquement, elle était un peu plus jeune, tant mieux, question d’ovulation et le reste… la femme dont il s’apprêtait déjà, en tête, de demander la main.

Presqu’un an après l’avoir rencontrée, il était parti se procurer l’anneau fameux en or blanc qu’il avait remarqué depuis longtemps dans une vitrine. Un soir, ils se sont réunis avec ses amis à l’endroit même où il y a un an et une semaine, son cœur s’était rempli de peine et où il n’aurait jamais eu l’idée de se retrouver en ce moment, dans ce cercle, dans cette situation, dans un enterrement de vie de garçon, dans l’euphorie d’un tel évènement.

Euphorie oui. De l’ecsta aussi. Et de la coke. Mais c’était malheureusement le moment où le cœur de John a dit non.



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