"arracher de son vivant sa propre vie à toutes les formes de la mort" (J.P. Sartre)
- Laurine
- 20 déc. 2022
- 2 min de lecture
C’est le moment. Il le sait, il le pressent. Il y est préparé, il est même allé acheter tout ce qu’il fallait pour que cela se passe dans les meilleures conditions. Il a tout coché sur sa liste en papier, c’est sûr, tout y est. Il a tout organisé, agencé comme il le souhaitait, il est si pressé. Il s’est assuré que rien ne viendrait le déranger, l’interrompre, durant ce moment d’intimité. Il a tout fermé à clef et baissé les stores jusqu’à ce que seuls de petits traits de lumière emplissent la pièce. Il a même quitté son copain quelques jours plus tôt. Dommage, il aurait aimé lui montrer ce qu’il préparait, il est si fier. Il a presque envie de sautiller et il se retient de taper dans ses mains.
Il est si pressé mais il doit se méfier, ne rien oublier, ne pas se louper. Il sait déjà qu’il n’a aucun regret, qu’il est libre de toute pensée qui pourrait le freiner, le faire douter. Le doute ça le connaît ; le doute de l’identité, de la sexualité, de la moralité, de l’existentialité. Mais là non, aucun doute, il a le contrôle. Ça aussi ça le connaît, il a un besoin avide de tout contrôler, c’est d’ailleurs pour ça qu’il a du mal avec les autres. Les gens n’aiment pas être contrôlés, ils veulent de la liberté là où pourtant il leur propose de tout faire et d’ainsi les laisser se faire guider. Vraiment dommage que ce soit le moment, il avait enfin trouvé quelqu’un qui avait besoin d’être contrôlé autant que lui de contrôler. Peu importe, la solitude il la connaît et il la contrôle. Tant qu’il prévoit, qu’il sait où il va et comment il y va, tout va.
Donc là, tout va. Il reste bien ce petit mystère qu’il n’a pas encore élucidé mais il sait qu’il le fera et qu’il saura faire. Il a toujours été très doué pour résoudre les problèmes, surtout ceux qu’il créait. Toute sa vie il l’a passée à la calculer. Pas de surprise, pas de dérapage, une ligne droite toute tracée. Alors forcément, lorsqu’il a compris que ça il ne le contrôlerait pas, il a tout de suite voulu sauter le pas. Ça y est, tout est prêt.
Il se calme. Monte sur l’escabeau. Enfile le collier tressé, s’assure qu’il est bien fermement maintenu à la poutre. Il sourit, tout excité. Il resserre le nœud, lentement, prenant son temps, contrôlant chacun de ses mouvements. Pas trop serré mais assez. Parfait.
C’est le moment. Il pousse le marchepied qui s’effondre au sol.
Désormais, il a l’impression de voler.
Il commence à peine à apprécier la souffrance, à sentir s’insinuer en lui la douleur qui devrait bientôt se transformer en début d’agonie.
La poutre cède, emportant dans sa chute la corde et son pendu.
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