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La lettre

La lettre est froissée entre ses doigts. Il la pétrit avec tout ce qu’il a de rage et la jette le plus loin possible.

Le phare sur la gauche est éteint. Devant lui s’étale l’océan, interminable. C’est un jour gris, avec du vent froid. Il n’y a là-bas qu’un pauvre chalutier jaune qui tangue. Trois mouettes vont et viennent derrière la crête de la falaise en criant. Elles se foutent de lui.

Les choses ont commencé comme elles commencent toujours. Une amitié d’enfance qui colle à la peau jusqu’à l’adolescence, qui mue avec le corps, devient de l’amour. Un amour brûlant, incommensurable. Comme l’amour de Juliette et Roméo. Un amour unique et sublime, qui donne un sens à l’existence, qui sauve d’une vie normée où l’on n’aime qu’à moitié plusieurs femmes. Il a vécu près d’elle des années durant, attendant le moment propice pour lui avouer la puissance transcendante de cet amour.

La lettre est arrivée il y a deux mois. Invitation cordiale à l’évènement d’une vie. Ce n’est pas son nom sur le carton, seulement sur l’enveloppe. Il y avait une note à la main. La main de Juliette qui désirait plus que tout qu’il soit son témoin. Il n’a pas su répondre. L’évènement est aujourd’hui.

L’océan est bleu foncé, glauque, presque noir, d’une profondeur épaisse qui aspire l’œil, sature la vue, condense le regard là, tout le reste est flou.

Adieu tendre Juliette. Voilà le coup qui abîme Roméo. Adieu Juliette, adieu.


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