Seule à deux
- Ophéline
- 4 déc. 2022
- 7 min de lecture
Le réveil fut brutal. La nuit n’était pas terminée, mais la jeune fille devait se lever. Son estomac était devenu un champ de bataille où la paix ne pouvait exister que d’une seule manière. Elle marcha dans le couloir, utilisant les lambris de bois comme support et la lumière produite par son téléphone portable comme guide. Tout commença à tourner autour d’elle tellement rapidement qu’elle ne se sentit pas partir.
Un grand ‘boom’ résonna dans son crâne, réveillant la jeune fille qui se retrouvait à terre, visage au sol. Tout était flou. Et sombre. La nuit noire avait envahi le lieu. Seule une lueur paraissait à ses yeux, celle de la lune à travers la fenêtre de la salle de bain, semblable à la lumière au bout du tunnel. La lumière qu’il ne faut jamais suivre. Pendant une seconde, elle se demandait ce qu’elle faisait là jusqu’à ce que son estomac la rappelle à l’ordre. Les WC.
Elle prit appui sur les murs et se dirigea en tâtonnant jusqu’aux toilettes. Elle s’agenouilla, sans tenir compte de la brutalité de son geste, et vomit tout son estomac. C’était si petit que ça n’atteignait même pas l’eau au fond de la cuvette. Vomir dans sa poubelle aurait fait moins de dégâts !
Elle s’assit par terre, son dos contre le mur, pour s’apitoyer sur son sort. « Tout ça pour ça » résumait bien sa situation. Mais, alors qu’elle reprenait ses esprits, elle sentit une gentille et jolie bosse pousser sur son front, remplissant la main qui lui servait d’appui. Un œuf, ni plus ni moins. Décidément, rien n’allait. Heureusement, sa tante avait l’air d’être toujours plongée dans ses rêves. Ouf, ça aurait été dommage d’avoir son soutien dans ce moment de solitude.
Malheureusement, la jeune fille n’était pas en état de prendre soin d’elle-même pour le moment et allait devoir écourter la nuit de sa tante.
Elle se leva et reprit le chemin du couloir, allumant cette fois-ci la lumière. Elle pouvait voir le couloir et là où elle allait. Il n’était pas très large et le sol était fait de trois colonnes de carrelages blancs, plutôt froids. Les murs étaient recouverts de lambris en bois, ce qui lui avait servi de canne, allant jusqu’à la moitié, et l’autre moitié était en papier peint blanc. Le plafond était également recouvert de lambris de bois avec un abat-jour asiatique pour la lampe.
Au milieu du couloir se trouvaient deux marches d’escalier, celles qu’elle avait franchies d’un seul coup avec son corps entier plutôt qu’avec ses jambes. Avant ces marches, il y avait deux portes, l’une en face de l’autre, et après, six portes, trois sur la droite et trois sur la gauche. Quatre étaient ouvertes, et les deux fermées étaient recouvertes de dessins d’enfants.
Les murs étaient décorés de plusieurs cadres et d’un drapeau espagnol punaisé. Ces cadres étaient principalement des photos de la tante et la nièce ensemble lors de leur voyage en Espagne il y a quelques années maintenant. Les autres étaient des cartes postales que la jeune fille avait envoyées à sa tante lors d’un séjour avec sa classe de CM2. Le cadre avec le jaguar dedans était tombé sur le sol, probablement en même temps qu’elle. Sur le mur au bout du couloir se trouvait un thermomètre posé sur les lambris et un cadre avec une phrase philosophique dedans.
La jeune fille ramassa son téléphone portable qui était par terre, la lumière obstruée par le sol. Pas cassé. Quelle chance. Seulement, elle ne se rappelait pas l’avoir lâché avant son envolée dans le couloir.
Elle se dirigea vers une des portes décorées de dessins et entra sans frapper pour réveiller sa tante. Une fois la situation mise à plat, la jeune fille s’assit sur le lit pendant que sa tante préparait une poche de glace. La femme l’appliqua sur le front de sa nièce et lui demanda :
- C’est le stress ou les deux assiettes de pesto que tu t’es enfilées hier soir ?
La jeune fille préféra ne pas répondre, sachant que le pesto était vainqueur, même si le stress n’était pas totalement innocent non plus. Un mauvais combo.
Sa tante regarda sa montre et remarqua qu’il était déjà six heures du matin. Étant donné qu’elles avaient un long trajet en perspective, elle demanda à sa nièce de préparer ses affaires afin de partir le plus vite possible. Plus tôt elles partaient, plus loin elles seraient quand ils arriveraient.
Une fois leurs sacs bouclés à la vitesse de la lumière, la jeune fille et la tante se mirent en route. Elles regardèrent une dernière fois la maison, leurs cœurs emplis de nostalgie et de douleur, avant de partir sans se retourner, n’ayant plus le choix maintenant.
Malgré sa bosse qui la lançait, la jeune fille parvint à s’endormir, écourtant le supplice de rester assise sans pouvoir bouger pendant des heures. Quand elle rouvrit les yeux, le soleil était déjà haut dans le ciel, et son estomac bien réveillé.
- J’ai faim, dit-elle, brisant le silence.
La tante ne réagit pas. Elle connaissait sa nièce par cœur, avoir faim était comme une seconde nature chez elle. C’était d’ailleurs pour cela qu’elle était déjà en direction d’un fast-food bien connu de tous.
- Mets ta capuche, dit la tante une fois la voiture garée. Je suis trop exposée, mais toi non. Il n’y a pas trop de monde, ça devrait être rapide.
- Euh, d’accord. Mais ça n’va pas attirer les regards sur moi si j’ai l’air suspecte ?
- T’es jeune, ils croiront juste que t’es une racaille.
Sa remarque amusa la jeune fille. Elle mit sa capuche comme sa tante le lui avait dit avant de quitter le véhicule.
Une demi-heure plus tard, elle reparut, trois sacs dans les mains.
- T’as pris à manger pour un régiment ? dit la tante, pas vraiment surprise.
- J’ai très faim.
- Je vois ça. Mais mange pas trop, ça m’embêterait que tu t’écroules encore parce que tu sais pas t’arrêter.
- …Le pesto, c’est gras.
- Parce que tout ce que t’as pris, ça l’est pas ?
La jeune fille répondit avec un haussement d’épaules. Ce n’était pas le même type de gras. Les burgers, au pire des cas, lui provoquaient des hoquets et un long coma pour la digestion, mais, le pesto, c’était principalement de l’huile, quelque chose qu’elle avait du mal à digérer.
- T’as la monnaie ? demanda la tante.
- La monnaie ? répondit la jeune fille, avec un froncement de sourcils.
- Oui, la monnaie. Je t’ai donné 50 euros.
- Oui…
- T’as pris 50 euros de bouffe, là !?
- Je…On devrait pas y aller ? Ça fait un moment qu’on est là, ça pourrait attirer des mauvais regards, dit la jeune fille en espérant se sauver de cette situation.
La tante ne répondit pas et reprit la route. Elle eut juste un soupir exaspéré. Mais elle ne lui en voulait pas ; ces derniers jours avaient été très compliqués pour sa nièce, un petit réconfort ne pouvait pas lui faire de mal.
Sur leur chemin, la tante et la nièce remarquèrent un endroit un peu excentré de la route, sur le bord d’un fleuve. La tante s’empressa de prendre le chemin leur donnant accès à ce coin, oubliant légèrement le code de la route. Elles laissèrent la voiture se reposer entre deux arbres, leur permettant à elles aussi de se dégourdir les jambes et de s’étirer.
L’eau était calme et le soleil se reflétait à sa surface. Un peu plus loin, des pêcheurs étaient réunis et discutaient. Il y avait des tables de pique-nique entourées de deux colonnes d’arbres plutôt feuillus.
La circulation en continu sur le pont de pierre avec des arches était régulière, ce qui ne brisait pas le côté relaxant du bord de la rive. De l’autre côté du pont, sur l’autre rive, se trouvaient de grands et beaux saules pleureurs. Les voitures garées en face étaient à peine perceptibles au milieu des arbres. La nature était si abondante qu’elles en oublieraient presque qu’elles étaient en ville.
Le lieu était étrangement calme et peu peuplé, malgré son aspect de tranquillité constante et de pause mentale dans le quotidien.
La tante et la nièce choisirent une table de pique-nique, la seule en bois, les autres étant en pierre, pour prendre leur repas. La jeune fille dévora ses burgers comme si elle n’avait pas mangé depuis des jours pendant que sa tante se demandait comment c’était possible de manger autant sans être malade. Surtout après une nuit agitée comme celle qu’elle avait vécue.
Elles s’étaient mises à l’écart, pour être tranquilles, et par manque d’intérêt pour les autres êtres humains. Ils avaient le chic pour se mêler de ce qui ne les regardait pas. C’était à cause de ce type de personnes qu’elles en étaient là.
Pendant que la jeune fille mangeait sa glace, elle entendit au loin des sirènes. Au même moment, la main de sa tante se crispa de nervosité sur sa serviette, malgré son visage impassible pour ne pas inquiéter sa nièce. Pour se calmer et vider son esprit, la tante attrapa son livre de jeux et se plongea dans un mot croisé.
Une fois le ventre plein, la jeune fille se leva et s’approcha de l’eau pour regarder le paysage. Le vent se leva légèrement, faisant voler ses cheveux dans tous les sens possibles et imaginables.
Un sourire s’afficha sur son visage quand elle vit des canards barboter juste en dessous. Mais rapidement, son expression devint morose, ses pensées envahies par des idées noires. Peut-être que tout cela n’en valait pas la peine. Peut-être qu’elles devraient abandonner, après tout, quelque chose clochait sûrement chez elle, sinon elle ne serait pas là. Peut-être qu’elle était vraiment en tort, et qu’ils avaient tous raison depuis le début. Elle soupira et se frotta le visage pour changer ses esprits. Malheureusement, ses pensées n’étaient guère plus gaies.
- Elle me manque, dit-elle.
- Je sais. Mais tu la reverras un jour.
- J’espère…
- J’en suis sûre. Elle est têtue, crois-moi, elle ne te laissera pas tomber comme ça, rassura la tante.
La jeune fille hocha la tête sans se retourner pour cacher la larme qui coulait sur sa joue. Cette vie devenait insupportable et pourtant, ce n’était que le début.
- Je devrais peut-être laisser tomber, confessa la jeune fille.
- Non. Rien de tout ça n’est juste.
- Mais c’est ma faute !
La tante s’empressa de se lever pour rejoindre sa nièce au bord de l’eau et la regarder fermement dans les yeux.
- Rien de tout ça n’est ta faute, d’accord ? Je ne veux plus jamais t’entendre dire ça. Le problème c’est eux, incapable de comprendre, mais toi, toi tu n’as rien fait de mal. Est-ce que je suis claire, jeune fille ?
Le ton sévère mais protecteur de sa tante lui fit opiner du chef. Même si elle savait que sa tante avait raison, elle ne pouvait s’empêcher de croire qu’elle avait une part de responsabilité dans ce nouveau mode de vie. Et d’ailleurs, elle ne comprenait pas pourquoi sa tante prenait tous ces risques rien que pour elle, mais elle était ravie et soulagée qu’elle le fasse.
Les pêcheurs murmuraient de plus en plus, lançant quelques regards dans leur direction. Peu importe où elles iraient, elles ne seraient jamais sereines.
Les sirènes se rapprochant dangereusement d’elles les forcèrent à reprendre la route rapidement.
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