Souvenir 2
- Emm@
- 25 nov. 2022
- 2 min de lecture
Mes yeux se plissent à l’assaut de la lumière extérieure qui inonde le palier, puis je referme la porte derrière moi. Les mains fourrées au fond des poches, le casque sur la tête et le sac sur le dos, j’entreprends la montée de ma rue serpentiforme. La chaleur me cogne déjà le crâne tandis que dans mes oreilles se déversent des notes légères qui couvrent le bruit de ma respiration et des quelques voitures. Il me faut encore m’habituer au retour des ronronnements mécaniques des moteurs à l’arrêt devant les feux rouges, au vrombissement des capots et au vacarme des pots d’échappement des véhicules qui sillonnent de nouveau les voies. Je ne sais pas exactement où je vais, avec cette allure pressée et débraillée. Des mèches se collent à mon front, la masse informe de cheveux me dote d’un ravissant début de mulet qui me tient trop chaud. Alternant entre rue en pente et rue ascendante, je me guide, au fil décousu de mes pensées cuites par l’été et par l’apathie des vacances, vers un endroit où je me couperais des sons artificiels et des nuées de gens masqués qui peuplent les trottoirs. Je finis par grimper la rue paisible où ma grand-mère se plaisait à m’emmener, plus jeune, pour nous dégourdir les jambes. Je savoure le retour bienvenu de la végétation d’entre les murs des habitations. Les croûtes de goudron s’effritent et laissent place à des gravillons blancs qui crissent sous mes semelles. Bouquets de mauvaises herbes, buissons, arbustes et arbres s’érigent de la terre des jardins des propriétés prospères. Je peux à présent entendre le clapotis de l’eau dans ma bouteille qui se balance au rythme de mes pas. Les maisons se raréfient à leur tour, et j’arrive devant l’ancien enclos où, ma grand-mère et moi, donnions aux chèvres et aux daims des morceaux de pain rassis tous les samedis. Il n’y a personne, tout est calme. Je ne m’arrête pourtant pas ici. Le tronc des chênes sauvages s’épaissit, les gravillons partagent le sol avec une étendue terreuse et sèche. Les cimes se croisent bientôt, les branches s’enlacent au-dessus de moi lorsque je parviens enfin à l’ombre. La canopée d’un vert vif zèbre le parterre jonché de brindilles d’une douce lumière. Me voici arrivée à la forêt où je sais qu’aucune voiture ne passe. Les airs de piano accompagnent mon expédition contemplative. Au détour d’un croisement, je cueille un brin de blé que je place entre mes dents et que je mâchonne en poursuivant ma promenade. J’esquive un tracteur arrêté sur le bas-côté et salue de la tête un homme qui me sourit, amusé par mes faux airs de Tom Sawyer, peut-être satisfait de voir une fille de ma tranche d’âge s’épanouir autant dans un environnement si banal. Je garde un demi-sourire peint sur le visage, personne ne peut me voir, lorgner mes cheveux trop longs et remarquer que je me suis trop vêtue par un temps aussi ensoleillé. Je pince la tige de blé entre mes molaires, la fais rouler, regarde l’épi tressaillir devant mon nez. J’aperçois que les routes bétonnées ont point à l’horizon durant ma rêverie. Je sais que je m’abriterai un temps à l’église pour me rafraîchir – il n’y a personne. Je jette le brin de blé. Quelle magnifique journée pour se déconfiner.
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